«Gauguin»: la vie tahitienne du peintre de «Mata Mua»

Au départ, l’acteur Vincent Cassel connaissait mal le peintre de «Mata Mua», mais avant de l’incarner, il s’est familiarisé avec ses œuvres comme avec sa vie.
Photo: MK2 Mile End Au départ, l’acteur Vincent Cassel connaissait mal le peintre de «Mata Mua», mais avant de l’incarner, il s’est familiarisé avec ses œuvres comme avec sa vie.

L'art dramatique mène à tout. Ainsi, Vincent Cassel, en préparation du film Gauguin. Voyage de Tahiti, tourné in situ, s’est mis à la peinture. « J’ai pas mal peint durant tout le film », confesse-t-il. Après, eh bien, c’était fini.

Au départ, l’acteur français connaissait mal le peintre de Mata Mua, mais avant de l’incarner, il s’est familiarisé avec ses oeuvres comme avec sa vie. « C’est un truc dont j’avais envie, dit-il : un rôle d’artiste. Sauf qu’il y a des écueils à éviter, comme montrer le mec qui souffre devant son chevalet. Ici, c’est plutôt une histoire d’amour. Et puis, je voulais voir Tahiti, mais peut-être que j’allais m’y faire chier, après tout. Eh bien, c’était fascinant. Des gens accueillants avec l’envie de célébrer, et la mer. On nage avec les baleines le matin. Il y a des endroits sans personne autour. Comme un rêve rousseauiste. »

Le cinéaste Édouard Deluc (Mariage à Mendoza) eut vite une certitude : « Ce film était fait pour Vincent Cassel. Son visage m’est apparu pour camper cet esprit libre, critique. Son physique lui permet d’être de façon concrète dans un rapport au monde, avec une quête intérieure. Quant à la jeune Tuhaï Adam [17 ans], elle vient d’un faubourg de Papeete. J’ai rencontré une centaine de filles. Celle-là a subjugué tout le monde avec son intensité. Elle portait dans son regard la tragédie du peuple tahitien avec la conscience de sa finitude. »

Noa Noa est le carnet de voyage tenu par le peintre lors de ce premier séjour à Tahiti en 1891. Le film adapte ces écrits. « Moi qui ai été biberonné aux westerns, j’en retrouvais la matière dans l’histoire française en sachant que je n’aurais pas d’autres occasions de me coller au genre, poursuit le cinéaste. À la lecture de Noa Noa, on est dans la romance. Gauguin y écrivait son propre mythe. À Paris, il courait après l’argent. Au loin, il avait choisi de retrouver une humanité plus proche de ses sources. La radicalité du personnage m’est apparue très forte. À Tahiti, il peignait, mais chassait aussi, se mettait en quête de lui-même. J’ai voulu que les images soient belles, avec quelque chose de sublime, en hommage aussi au mode de vie des Maoris. »

Vincent Cassel s’est penché sur la psychologie de son modèle. « Sans être alors reconnu comme tel, Gauguin pense qu’il est le plus grand peintre de son époque, dit-il. Il croit en lui, avec un mélange d’égoïsme terrible et de courage extrême, en désaccord avec la peinture de son époque. Son trait comme dessinateur n’était pas parfait, mais il retransmet l’émotion et a raison de croire en son génie. »

Houle autour du film

En France, la sortie de Gauguin fut accueillie dans la houle. Certains reprochaient au film de ne pas mentionner les 30 ans d’écart séparant le peintre français de 43 ans de sa muse Tehura âgée de 13 ans, et le voyaient en relation de pédophilie.

Même là-bas, le film a pu crisper. Les Tahitiens ont un rapport ambivalent avec Gauguin. Les missionnaires le leur ont décrit comme un pédophile, mais dans le temps, ils l’appréciaient. Ils ont toujours eu le sens de l’altérité.

Le débat entre les visions contemporaines et les moeurs d’antan se jouait aussi sur fond du pouvoir colonialiste en Polynésie française, quand les dominants se croyaient tout permis. « On reproche au film de n’avoir pas su reconnaître les crimes de la colonisation française, précise Édouard Deluc. Il fut pris en otage d’une cause, en mélangeant aussi les époques. Gauguin a eu la syphilis, c’est vrai, mais plus tard dans sa vie. Il était également alcoolique, mais ce serait si réducteur de ne voir que ça. »

Le cinéaste précise s’être retrouvé face à un dilemme : « Aurais-je dû filmer cet homme avec une vraie fille de 13 ans ? Le spectateur n’aurait vu que ça. Le peintre français est arrivé dans une civilisation en train de disparaître, une semaine après la mort du dernier roi maori, à la tête d’une dynastie vieille de 2500 ans. Fallait-il ramener cette aventure à l’histoire d’un Blanc quadra amoureux d’une beauté exotique de 13 ans ? J’apprécie quand même qu’à travers le film, les gens se soient questionnés sur ce colonialisme passé. »

Lors du tournage à Tahiti, des blâmes avaient déjà fusé : « Même là-bas, le film a pu crisper. Les Tahitiens ont un rapport ambivalent avec Gauguin. Les missionnaires le leur ont décrit comme un pédophile, mais dans le temps, ils l’appréciaient. Ils ont toujours eu le sens de l’altérité. Les parents de Tehura lui avaient offert leur fille. On peut toutefois reprocher au film de correspondre au mythe que Gauguin s’était donné. »

Tourner à Tahiti, le cinéaste en rêvait depuis longtemps. « Avec le tourisme de masse, on voudrait résumer Tahiti à sa lagune et aux vahinés offrant des fleurs, mais c’est réducteur. Les Tahitiens demeurent l’écho de ce qu’ils ont été. Leur rapport au présent, aux éléments, est différent du nôtre et, même si leur quête de sens passe par les églises, j’ai été sidéré par le rapport qu’ils entretiennent avec leur environnement. Pour eux, l’être humain ne peut exister en dehors de cette connexion. Hélas ! ce sont des gens dégénérés qui font tourner le monde. »

Vincent Cassel refuse de voir dans ce film un biopic. « Ce mot ne veut rien dire. On a fait un film tiré de Noa Noa. Le petit monsieur y a fait son mythe, il s’est inventé. Gauguin avait grandi au Pérou et voulait se voir comme un être primitif. Il s’est rendu métis. L’important n’est pas de savoir si le film est fidèle à la réalité, mais s’il est intéressant, si les objets parlent, comment ils sont agencés, si le cinéaste a quelque chose à dire ou pas. »

Ces entretiens ont été réalisés à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.