Controverse, Lars est ton nom!

Accompagné de ses acteurs, le réalisateur Lars von Trier a présenté sa dernière œuvre, «The House that Jack Built», au public cannois.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Accompagné de ses acteurs, le réalisateur Lars von Trier a présenté sa dernière œuvre, «The House that Jack Built», au public cannois.

Parmi le chic public en habit de soirée ayant assisté à la projection de gala de The House that Jack Built, une centaine de spectateurs auront quitté la salle en plein milieu de la séance. Plus capables, en état de choc, fous d’horreur et de dégoût devant la violence de certaines scènes. Ça n’a pas empêché l’ovation finale, mais ç’a jeté, mettons, un voile dessus. Lars von Trier pose sur cette agitation son éternel regard énigmatique. Sur les billets d’invitation était spécifié : « scènes violentes ». Ces beaux messieurs et ces belles dames n’avaient, en somme, qu’à rester chez eux.

Sept ans plus tôt, le cinéaste avait été celui par qui le scandale est arrivé. Affichant à la conférence de presse de Melancholia une sympathie pour le nazisme et déclarant comprendre Hitler (juste pour provoquer, car son épouse est juive, et il s’en était vite excusé), il fut déclaré persona non grata et renvoyé comme un malpropre dans son pays nordique qui enfante tous les monstres.

Le président du Festival, Pierre Lescure, avait cette fois tranché : « La punition a assez duré ! » Palmé d’or pour Dancer in the Dark en 2000, il aura participé neuf fois à la compétition cannoise, cette fois hors concours.

La séance pour journalistes s’est déroulée sans casse mardi. Mais pas de conférence de presse ! Il a moins envie de s’ouvrir la trappe. Dommage ! On aurait aimé l’entendre commenter tout ça. Il accordera quelques entretiens privés aux happy few, et basta ! Il est vrai que le cinéaste était la bête noire des journalistes américains, qui lui reprochent de camper trop de ses films dans une Amérique où il ne met jamais les pieds.

Sa réputation précède le cinéaste d’Antichrist, et ce n’est pas son dernier film qui va dissiper les odeurs de soufre collées à ses habits.

The House that Jack Built, avec Matt Dillon en Jack, tueur en série, repose pourtant sur une proposition cinématographique puissante. Les scènes de crime se voient ponctuées d’images de Glenn Gould marmonnant devant son piano, d’oeuvres d’art aussi, avec un dénouement en enfer proprement génial. Le tout sur une musique de David Bowie, jusqu’à la chanson Hit the Road Jack en finale, sur clin d’oeil amusé.

Ce Jack fait aussi de toute évidence référence à celui du Shining de Kubrick.

D’ailleurs, Matt Dillon, avec ses yeux d’illuminé et son sourire sadique, s’offre des mines de Jack Nicholson dans son labyrinthe hôtelier.

Allégorie de nos sociétés

Mais il ne faut pas se méprendre : The House that Jack Built compose d’abord une allégorie de nos sociétés, qui n’ont pas besoin de Lars von Trier pour manifester leur pleine cruauté. Cette maison de Jack, dans une chambre froide où les cadavres de ses victimes sont conservés en des postures étranges que le tueur leur a octroyées, c’est aussi celle des indifférences devant l’horreur qui sont le pain des hommes.

L’Holocauste est même abordé dans ce film, avec extraits d’images des camps de la mort, d’avions allemands piquant vers leurs cibles, voire d’Hitler en figure du mal. Comme quoi sa sympathie pour le Führer fut grandement surévaluée. Mais certains y ont vu a contrario une moquerie à l’égard de la controverse de 2011 qui l’a éloigné de la Croisette durant sept années (c’est vrai aussi). Non, il n’a pas fini de diviser ici comme ailleurs. Controverse, Lars est ton nom !

Ça se déroule en cinq tableaux, avec crescendo violent. Le tueur, dont on ignore les mobiles, sinon qu’il est un architecte raté, crée un univers avec ses propres blocs Lego, qui sont faits de corps humains pas beaux à voir du tout.

Sinon, les meurtres de Jack sont, force est de le constater, bien sanglants, quoique stylisés dans un sens, et souvent hors champ. Mais on tire à vue sur des enfants devant leur mère, une femme est charcutée. Le couteau, le fusil, le revolver se partagent ses faveurs. Le meurtrier définit les femmes comme des êtres particulièrement stupides. La voix d’un psychiatre, jamais montré, le lui fait remarquer.

Dès le début, une hystérique de bord de route, obsédée par les tueurs en série, incarnée par une Uma Thurman plus que convaincante, donne la couleur de la gent féminine à ses yeux.

Un bijou de composition

Des accusations de misogynie sont souvent lancées au visage de Lars von Trier. Il s’amuse à y répondre dans ce film, à la fois règlement de comptes et miroir de son pessimisme absolu face à l’humanité, qu’il voit s’enfoncer dans ses massacres, sans espoir de libération, mais avec un rire éclaboussant The House that Jack Built de bout en bout.

L’enfer, collé à celui des chrétiens, est un bijou de composition, avec le fleuve Styx à traverser, des dédales troublants, un magma central en fusion et des parois rougies ne laissant de chance à aucun alpiniste qui y voit un moyen de s’évader. Un diable sans cornes subtilement incarné par Bruno Ganz ne se permet même pas de juger le personnage, intéressé par ses outrances, presque paternel, et le sachant condamné.

On retrouve dans The House that Jack Built beaucoup des films précédents de Lars von Trier, Antichrist et Melancholia surtout. Il s’agit d’une oeuvre-somme en fait, stylistiquement étonnante, dérangeante, admirable parfois, et qu’il serait trop bête de condamner d’emblée, comme le font certaines voix à Cannes, pour ses excès et sa violence, comme si les bulletins de nouvelles ne nous donnaient pas amplement matière à hauts cris.

Le brillant cinéaste danois ne fait, en somme, que les illustrer.

Odile Tremblay séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.