Incursion chez les suprémacistes blancs

Spike Lee a fait sa montée des marches lundi, un soulier noir, un soulier blanc, poings brandis lisérés de rouge.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Spike Lee a fait sa montée des marches lundi, un soulier noir, un soulier blanc, poings brandis lisérés de rouge.
Mais qu’est-ce qui fait courir Spike Lee? La colère, l’engagement, la fougue, la rancune aussi. Au Hollywood Reporter, le cinéaste afro-américain avouait au début du mois n’avoir pas pardonné à Wim Wenders, président du jury cannois de 1989, d’avoir octroyé la Palme d’or à Sex, Lies and Videotape de Steven Soderbergh plutôt qu’à son Do the Right Thing

«Une Palme volée!» tempêtait-il. Mais Wim Wenders, dont le documentaire sur le pape François est à Cannes, évoqua une grande cuvée cette année-là, précisant qu’il s’agissait d’une décision de jury plutôt que la sienne propre, soulignant les immenses qualités de Do the Right Thing, mais…: «Spike Lee a dit qu’il m’attendrait dans une allée sombre avec une batte de baseball», a rappelé le cinéaste des Ailes du désir. On ne plaisantait pas avec le cinéma, il y a près de trois décennies.

Tout cela donne le ton du jour. Spike Lee est un revenant sur la Croisette, avec son indépendance, sa radicalité, champion en titre au septième art de la communauté noire, dont il a accompagné le parcours de bruit et de fureur chez lui au long de son œuvre. Et s’il peut se réjouir de voir la présence afro-américaine s’accroître au grand écran, avec ou sans le succès de Black Panther, il regarde aussi la route qui reste à parcourir et n’a pas fini de piaffer.

Spike Lee a fait sa montée des marches lundi, un soulier noir, un soulier blanc, poings brandis lisérés de rouge. Entrée remarquée. Reste à voir ce qu’il dira à la conférence de presse programmée aujourd’hui.

Neuf mois après les émeutes racistes de Charlottesville, et après que tant de policiers blancs eurent été acquittés de meurtres de Noirs au royaume de Donald Trump, l’avenir n’est pas pour lui un long fleuve tranquille.

Il fait son grand retour après un certain passage à vide avec une filmographie moins percutante ces dernières années. Voici le cinéaste de Malcolm X en compétition avec Blackkklansman, lui qui n’avait pas concouru depuis Jungle Fever en 1991, au siècle dernier, il y a 27 ans. 

Rappelons que Spike Lee avait été révélé en 1986 à La Quinzaine des réalisateurs grâce à She’s Gotta Have It, sur les amours d’une Noire de Brooklyn, réalisé avec trois sous, bientôt succès public (adapté l’an dernier en série Netflix) qui allait créer sa légende.

Force de frappe
Blackkklansman s’appuie sur l’histoire véridique du premier policier noir du Colorado ayant infiltré à la fin des années 70 les rangs du Ku Klux Klan, en se prenant un avatar caucasien et en communiquant par téléphone avec les suprémacistes blancs, jusqu’à empêcher leur contrôle de la ville. Le film est tiré du récit autobiographique de l’inspecteur Ron Stallworth, bombe publiée en 2006 aux États-Unis, racontant son aventure demeurée longtemps secrète.

En vedette : John David Washington (le fils de l’autre, moins doué que son père Denzel) et Adam Driver, qui joue avec plus d’aplomb sa couverture expédiée parmi les membres du KKK.

Spike Lee recevra-t-il enfin cette Palme d’or si longtemps convoitée? Ça m’étonnerait. Son dernier opus, très engagé, n’a pas l’originalité de Do the Right Thing. Ce qui ne lui enlève pas sa force de frappe pour autant. Réalisé à l’américaine, sans vraie prouesse de mise en scène, mais efficace, solide, percutant, il se voit également truffé de références à l’Amérique de Trump. Des slogans d’America First sont lancés à tout vent et le film se clôt sur la réaction stupide du président actuel après les émeutes de Charlottesville.

L’histoire située au cours des années 70 trace des parallèles entre les mouvements des étudiants noirs pour leur libération après un discours du militant Stokely Carmichael (joué par Corey Hawkins, très inspiré), le milieu policier composé d’éléments racistes ou libéraux, ainsi que le groupe local du Ku Klux Klan. Un psychopathe, un déficient et nombre d’enragés préparent une émeute que le héros et son double vont démonter. Une romance se greffe entre le policier noir et une jeune militante (Laura Harrier), qui ne constitue pas la partie la plus convaincante du film.

Mais l’histoire de ce policier demeure passionnante, évoquée sans temps morts avec les allées et venues entre ces univers, dont celui du Ku Klux Klan où le suspense est au rendez-vous avec menaces et attentat.

Spike Lee ne fait pas dans la dentelle et les racistes ont leurs convictions meurtrières écrites sur le front, mais des traits d’humour parsèment le film. Le point de vue d’un Afro-Américain sur des événements qui trouvent leur écho encore aujourd’hui ne peut qu’être le bienvenu.

Des extraits de Birth of a Nation de D. W. Griffith (1915), chef-d’œuvre du muet mais épopée raciste, sont utilisés en contrepoint tout comme une scène d’Autant en emporte le vent, autre regard sur la guerre de Sécession issu du Sud esclavagiste et quelques photos d’archives sur des lynchages.

Si John David Washington n’a vraiment pas le charisme de son géniteur dans le rôle principal, il possède un sens du comique et dans les scènes les plus amusantes trouve son punch. Adam Driver apparaît professionnel et concentré davantage que transcendant dans sa contrepartie.

Ce film dynamique repose d’abord et avant tout sur son propos. Il est évident qu’à Cannes, Blackkklansman se trouve projeté devant un public gagné d’avance à la cause, même s’il ne fut pas applaudi à tout rompre, faute de prouesses stylistiques. Reste à voir comment sa sortie nord-américaine sera accueillie en août prochain dans son pays si divisé.

Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.