La poésie de l'Italienne Alice Rohrwacher

La réalisatrice italienne Alice Rohrwacher entourée des acteurs Adriano Tardiolo et Luca Chikovani, de son dernier long métrage, «Heureux comme Lazzaro».
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse La réalisatrice italienne Alice Rohrwacher entourée des acteurs Adriano Tardiolo et Luca Chikovani, de son dernier long métrage, «Heureux comme Lazzaro».

Il a plu des cordes dimanche à Cannes. Assez pour disperser les visiteurs de fin de semaine venus respirer l’odeur de festival dans les rues et pour renvoyer les festivaliers aux salles obscures, soudain très pleines.

Mais le matin, sur la Croisette à peine brumeuse, les files étaient longues à la Quinzaine des réalisateurs pour voir Climax, le film de Gaspar Noé, hélas projeté en même temps que celui de Jafar Panahi. De cet éclatement d’une troupe de danseurs dans un bâtiment désaffecté, on n’aura que les échos d’un merveilleux chaos. Des critiques le décrivent comme une bombe, sans scénario ou presque, avec le même pouvoir décoiffant que le film précédent de Noé, Love, mais une jubilation en plus. Allez, on n’a pas le don d’ubiquité, alors on l’a raté…

Et j’ai vu un si beau film en compétition, tellement rempli de poésie. Une oeuvre faite par une femme qui devrait atterrir au palmarès, à moins d’une injustice profonde.

L’Italienne Alice Rohrwacher, remarquée à la Quinzaine en 2011 pour Corpo celeste, avait remporté le Grand Prix du jury trois ans plus tard avec Les merveilles, à mon avis un peu surestimé par le jury, mais qui posait les jalons d’un univers très personnel et sensible, celui d’une famille élevée en autarcie qui découvrait le monde en s’inscrivant à un concours artistique.

Son Heureux comme Lazzaro s’envole plus haut. Cette fable lyrique démarre chez les damnés de la terre : un groupe de paysans, au village coupé du monde après un séisme, qu’une marquise (l’Italienne Nicoletta Braschi, épouse de Roberto Benigni, lequel est venu cabotiner sur le tapis rouge) maintient en esclavage dans des conditions médiévales avec le concours des siens.

Un personnage d’innocent au grand coeur (Tommaso Ragno), sorte d’idiot dostoïevskien aux allures boticelliennes, qui ne vieillit jamais et croit tous les manipulateurs, sera au coeur du voyage initiatique, conte qu’il traverse à la façon d’un ange.

Car après s’être laissé embobiner par le fils fantasque de la marquise, et avoir échappé au temps grâce au loup qui l’a trouvé au bas de la falaise, il retrouvera les siens devenus des petits voleurs dans une ville moderne, où il perdra ses illusions après maintes péripéties. Ça se joue à hauteur d’humanité avec un humour et une tendresse pour les personnages, mêmes pourris, qui éclatent dans chaque scène.

Cette façon lumineuse de filmer les enfants et les vieillards aux têtes impossibles comme de rendre le regard pur de Lazarro, son approche de la nature et des faubourgs lépreux de la ville témoignent de la maîtrise qu’a développée cette cinéaste en trouvant pleinement son style. On salue son amour des gens de la marge, voleurs et généreux (le Catalan Sergi López incarne une attachante canaille), la mise en scène patiente de son monde de fantaisie et sa satire jamais mièvre qui épingle les humains en donnant le dernier mot au loup.

 

Bon ! Je suis allée voir la comédie Le grand bain du Français Gilles Lellouche en me disant que le film sortirait chez nous, que les acteurs étaient des talents éprouvés, que ceci et que cela. Hum ! Pas trop mon truc, quoique parfois hilarant. Place à un groupe de perdants fauchés qui retrouvent leur dignité égarée en formant une équipe masculine de nage synchronisée. Quand c’est joué par Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade, Guillaume Canet et Philippe Katerine, et quand ces apprentis danseurs aquatiques ont pour entraîneuses des femmes incarnées par Virginie Efira et Leïla Bekhti, forcément la troupe s’éclate. Avec leurs bonnets de bain, leur embonpoint, leurs lunettes rondes de piscine, leurs corps blancs, ils ne jouent pas les jeunes premiers, ces mâles décatis qui ont raté tous leurs trains.

On pense au film britannique The Full Monty (en moins réussi). Poelvoorde se révèle particulièrement savoureux en homme d’affaires retors et ruiné, Marina Foïs en épouse d’Amalric dégage une énergie d’enfer, mais d’autres se démarquent moins. L’image est longtemps bien laide, les gags pas toujours relevés, la musique omniprésente. Ce film à l’évident happy end, ode aux perdants qui retournent leur veste, fera sans doute un malheur sur les écrans, en mariant le comique aux émotions et aux répliques assassines, mais fallait-il appuyer le message à ce point ? Inégale, la comédie, et vivement qu’on aille se coucher.

Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.