L’amour au temps de la guerre froide

Les comédiens polonais Tomasz Kot et Joanna Kulig
Photo: Festival de Cannes Les comédiens polonais Tomasz Kot et Joanna Kulig

Tout est politique. Pawel Pawlikowski, l’oscarisé du film Ida, si célébré à l’étranger, n’en est pas moins une bête noire du gouvernement d’extrême droite au pouvoir en Pologne. Il peut malgré tout y travailler et n’entend pas vivre ailleurs. Ses films constituent le miroir de sa vie.

« La patrie porte cette charge émotionnelle des origines, de la langue, des paysages, nous dit-il. C’est important d’en avoir une, même si ça se passe mal. Plusieurs tentent de s’en échapper, et souvent en vain. »

Dans son magnifique Cold War, en compétition à Cannes, la passion qui unit Wiktor (Tomasz Kot), un compositeur polonais, à une jeune chanteuse du peuple (Joanna Kulig) recrutée dans sa troupe de folklore répète qu’on n’échappe pas à son berceau. Entraînés dans le tourbillon de la grande histoire, entre exil et amour patriotique, du Bloc communiste à Paris, en passant par la Yougoslavie, ses personnages retrouveront leurs racines.

« Cette histoire a beaucoup de choses en commun avec la vie de mes parents, aujourd’hui décédés, avoue Pawlikowski. Même les noms sont identiques. C’était un couple désastreux. Ils se sont liés, séparés, remariés ailleurs, retrouvés… Tout le monde a deux ou trois histoires dans son sac. Celle-là, je la porte en moi depuis des décennies. »

Le jury a envie de couronner l’audace cette année, mais le classicisme peut éblouir, et Cold War, avec ses plans sublimes et sa musique formidable, mériterait toute l’attention de ceux qui tracent un palmarès.

Comme le Russe Kirill Serebrennikov, le Polonais rend ici un hommage à l’amour et à la musique, cette fois durant la guerre froide, au cours des années 1950, à l’instar d’Ida en noir et blanc, mais avec des mouvements de caméra plus dynamiques. Le format 4/3 enferme les personnages dans une petite boîte, les genres musicaux se succèdent — jazz et rock s’invitant dans les boîtes de nuit parisiennes. Cette tragédie humaine se révèle un enchantement pour l’oreille comme pour l’oeil.

Le paradoxe des relations humaines

« J’appartiens à la Nouvelle Vague, précise Pawlikowsi. Les cinéastes polonais du passé sont plus baroques. Moi, je préfère l’oblique, le mystère. »

Sa rigueur stylistique, sa démonstration pudique des rouages soviétiques, des mirages de la fuite et des arrangements que chacun fait pour émerger, révèlent une fois de plus l’immense maîtrise de ce cinéaste. Ici, la tendresse a moins sa place que les sentiments extrêmes. Tout est brisé, la confiance en premier, car chacun trahit l’autre dans cet univers orwellien. Ne reste que l’os de l’amour dans l’exil mis à nu.

« La France est une destination d’exil traditionnelle pour les Polonais, mais elle désarçonne. Je trouvais Paris parfait pour détruire une relation amoureuse. »

Son film démarre sur des auditions envoûtantes de chanteurs folkloriques dans un château désaffecté. Ce qui reste de la culture populaire, après les remous de la guerre, doit être préservé pour reconstruire on ne sait quoi, car la machine propagandiste s’en mêle. « J’ai des goûts musicaux très éclectiques, explique le cinéaste, mais cette musique folklorique que je détestais enfant, aujourd’hui je l’adore. »

Pawlikowski se défend d’être le peintre du fataliste. « Toute vie finit mal, admet-il, mais c’est le paradoxe des relations humaines qui m’intéresse, cette quête d’une façon de se comporter décemment dans un monde où chaque choix aura des répercussions énormes. »

Si, au cinéma, maintes histoires d’amour ont pour cadre un climat d’après-guerre, c’est à ses yeux parce que l’époque engendrait son poids d’obstacles à surmonter. « Et puis, aujourd’hui, les gens sont distraits par tous leurs écrans. Ils n’ont plus le temps de se regarder et de tomber amoureux. La nostalgie n’est pas mon moteur, mais cette simplicité de l’époque me manque, quand il n’y avait pas toute cette pollution sonore. Ce film a été aussi pour moi un voyage sentimental. Dans une scène, le couple est couché dans l’herbe. Avec mon père, j’allais jouer près de cette rivière. Quand vous cherchez des images et des sons, les idées surgissent de votre passé. »

Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.