Godard sans Godard

Le réalisateur Jean-Luc Godard, en 2010
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Le réalisateur Jean-Luc Godard, en 2010

À vrai dire, on ne l’attendait pas trop, mais il est parfois si imprévisible, le cinéaste helvético-français. Sous l’affiche géante de cette édition du festival, tirée de son Pierrot le fou, Jean-Luc Godard n’aura point gravi les marches pour accompagner son film Le livre d’image, en compétition ici.

L’ermite du lac Léman ne sort plus guère. Cannes est triste et j’ai lu tous les livres, semble nous dire sa voix crépusculaire du fin fond de sa retraite. À 88 ans, il a fait le tour du Palais à tant de reprises, cinquante ans plus tôt, participant à l’arrêt du festival, lors de Mai 68.

Déguisé en courant d’air, comme à ses deux précédentes sélections avec Film socialisme en 2010 et Adieu au langage en 2014, présentés in absentia. Une vidéoconférence est prévue ce samedi. On ne tirera pas davantage de lui, mais il a su ménager ses suspenses, ayant promis au départ sa venue. Pensez-vous ? Les vraies légendes réclament l’opacité pour mieux frapper les esprits.

Et son film ? On n’en est plus vraiment là avec Godard. Ses œuvres sont sibyllines depuis trop longtemps. Le livre d’image est un poème visuel avec des extraits de films retravaillés par ses soins ou pas, des reproductions d’œuvres d’art accrochées aux 200 dernières années, des phrases qui surgissent. Tout ça en différents volets : la guerre, les voyages, la loi d’après Montesquieu, l’esprit des lois, l’Arabie heureuse. Et sa main qui circule au milieu de tout ça…

Le film démarre avec cette phrase, jolie d’ailleurs : « Les maîtres du monde devraient se méfier de Bécassine parce qu’elle se tait. » D’autres aphorismes se déploieront à travers la mosaïque des fragments, des bruitages. Si la dernière partie sur la face humaine d’un monde arabe diabolisé en Occident affiche une vraie portée, l’ensemble dans sa mue perpétuelle d’éléments hétéroclites, témoins de la mémoire du monde, du livre, du cinéma, des arts visuels devient un exercice de style vite répétitif.

S’il n’est pas sans mérite pour un festival comme Cannes de sélectionner des œuvres déconstruites signées par ce cinéaste mythique, on garde l’impression quand même d’assister à une logorrhée de mots, de sons et d’images dans une langue que Godard est désormais seul à parler.


 

Du maître chinois Jia Zhang-ke, on voyait le film Ash Is Purest White (Les éternels). Pour la quatrième fois de la course à la Palme d’or, il n’a récolté jusqu’ici qu’un prix de scénario en 2013 avec A Touch of Sin. Le cinéaste de Platform avait signé en 2006 Still Life, pur chef-d’œuvre, lauréat du Lion d’or à Venise. Il n’a pas son pareil pour ausculter la Chine à travers ses mutations énormes et ses survivances millénaires, mais ses films, vénérés par ses adeptes, bon cru, mauvais cru, sont inégaux.

Ash Is Purest White touche une fois de plus les transformations du pays. Cette fois à travers une histoire d’amour et de dévouement d’une femme pour un caïd sans scrupules, qui laisse de marbre. L’histoire se déroule entre 2001 et 2017, dans différentes villes chinoises, avec traversées interminables en train, et les différentes époques emboîtent leurs segments sans liant.

Le courant amoureux ne passe guère et le visage de l’héroïne (Zhao Tao) trop impassible, demeure un mystère jamais élucidé. Ce qui n’empêche pas la qualité extrême du film au plan technique, mais sans l’unité, la magie et l’envol de Still Life,qui demeure à ce jour son œuvre la plus émouvante et la mieux maîtrisée.


 

Sinon, sous une température idéale qui invite aux rassemblements de fin de semaine, Cannes se met au diapason de #MoiAussi. Après le numéro de téléphone antiharcèlement, des dépliants distribués, ce samedi aura lieu la montée symbolique d’une centaine de femmes de cinéma, avant la projection des Filles du soleil d’Eva Husson, en présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. Un panel est orchestré dimanche par l’Institut du film suédois avec des invités de divers horizons sur l’avenir du mouvement #MeToo.

Bien évidemment, Cannes suit le courant du jour, mais le festival est tellement en retard sur la question après des décennies d’inertie que, si le vent le pousse vers une meilleure représentation féminine sur sa Croisette hors des tapis rouges où les belles prennent la pose, on se dit : bonne affaire ! Et ce n’est pas trop tôt !

Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.