«Revenge»: le sang des bêtes

La cinéaste Coralie Fargeat insuffle une vraie beauté à ses plans, recourant au symbolisme, notamment à l’image du phénix, oiseau qui renaît de ses cendres.
Photo: Mes productions / Monkey Pack Films La cinéaste Coralie Fargeat insuffle une vraie beauté à ses plans, recourant au symbolisme, notamment à l’image du phénix, oiseau qui renaît de ses cendres.

Non loin d’une demeure isolée, une jeune femme victime d’un viol est laissée pour morte par ses agresseurs. Or elle survit et revient se venger de ses bourreaux. Sur papier, Revenge annonce un certain type de film d’exploitation des années 1970 indéfendable même à l’époque. Sur grand écran, c’est toutefois une autre histoire. D’une part, parce que la cinéaste Coralie Fargeat subvertit les poncifs misogynes propres auxdits films et, d’autre part, parce qu’elle déploie une réelle vision cinématographique pour conter son récit sanguinaire.

Filmé dans une villa moderne et lisse opposant un contraste saisissant aux escarpements et aspérités du désert marocain environnant, Revenge annonce d’office une stylisation formelle, tant dans sa débauche de couleurs que dans ses angles et mouvements de caméra.

De là, graduellement, la mise en scène évoluera vers le surréalisme. Dans l’intervalle, il en ira de même pour l’héroïne, en cela qu’elle se transformera elle aussi. Même qu’elle renaîtra.

Aller voir Revenge ou pas? La réponse de François Lévesque.

 


Tension et empathie

Elle s’appelle Jennifer, comme le personnage vengeur d’Oeil pour oeil (I Spit on Your Grave), film emblématique du sous-genre évoqué. Elle a été conviée à un week-end en amoureux avec Richard, son amant marié. Après une mise en place sexy et volontairement trompeuse, la langueur laisse place à l’oppression dès lors que s’amènent Stan et Dimitri, les compagnons de chasse de Richard. Débarqués deux jours plus tôt que prévu, ils veulent surprendre leur ami et reluquer sa dernière conquête (qui devait être partie à leur arrivée).

Tout ce premier acte est redoutablement orchestré par Coralie Fargeat, qui montre de quelle manière insidieuse le piège se referme sur la protagoniste. D’abord sourde, la tension devient palpable et culmine par le viol de Jennifer par Stan, au vu et au su de Dimitri, dont la réalisatrice filme l’expression complice en l’accompagnant hors de la chambre. L’agression n’est, hormis son amorce, pas montrée, mais elle n’en ébranle pas moins.

En instaurant une proximité croissante avec Jennifer, la cinéaste favorise un lien d’empathie. Blâmée pour son allure aguichante, Jennifer ne trouve aucun réconfort auprès de Richard qui, après avoir voulu la « dédommager », la pousse en bas d’un ravin pour se couvrir.

Ici, la maison et ses occupants prennent valeur de microcosme : en 30 minutes environ, la cinéaste parvient à faire partager au spectateur, ne serait-ce qu’un peu, l’angoisse et la peur qui sont le lot de trop de femmes parce qu’elles sont femmes.

Une vraie beauté

Blessée mais vivante, Jennifer se réfugie dans le désert, les trois chasseurs à ses trousses. Là encore, si on ne doute jamais, conventions obligent, que l’héroïne les châtiera un à un, c’est ce que Coralie Fargeat choisit de montrer, et comment elle choisit de le montrer, qui distingue son film. Un exemple en apparence anodin s’avère ainsi on ne peut plus révélateur, soit celui de la nudité : seul Richard est « exhibé », deux fois plutôt qu’une, en nu intégral. Dans ce genre de films, c’est, d’habitude, toujours la femme que le réalisateur parade. La souffrance de la femme lors des sévices qu’elle subit y est aussi partie intégrante du « spectacle », cliché dont la réalisatrice met en exergue l’odieux en ne la montrant pas, justement.

De jour comme de nuit, Coralie Fargeat insuffle une vraie beauté à ses plans, recourant volontiers au symbolisme, notamment à l’image du phénix, oiseau qui renaît de ses cendres. Ce que fait en quelque sorte Jennifer après sa chute : empalée, elle parvient en effet à brûler la branche sous elle pour la casser, laissant en lieu et place de sa dépouille un rond de terre brûlée. Plus tard, elle utilisera encore le feu pour cautériser sa plaie.

En sous-texte

Il s’en trouvera évidemment pour être rebutés par la violence intrinsèque de l’oeuvre, qui du reste assume et revendique ses excès. La trame, d’abord un prétexte à démonstration, est en outre mince, c’est entendu. On ne peut cependant nier la pertinence du sous-texte, car Coralie Fargeat a beaucoup réfléchi non seulement sur la facture de son film, mais sur son propos.

La séquence avec Dimitri, le premier à y passer, est en cela représentative : pensant le prendre par surprise, Jennifer s’aperçoit qu’il l’a appâtée. « C’est ma technique de chasse favorite : je fais venir ma proie jusqu’à moi. Elle ne se méfie pas, et bam ! » pavoise-t-il. En filigrane, l’auteure parle de prédation, de femmes traitées comme du gibier, et offre un châtiment, une « catharsis », comme seul l’art le permet.

Est-ce subtil ? Sans doute pas, mais c’est fichtrement efficace, viscéral. L’apothéose sanglante, qui ramène Jennifer et Richard à la villa, allie grand guignol et poésie macabre. À l’issue de l’affrontement, Jennifer, sous sa nouvelle peau, aura achevé sa venue au monde.

À l’instar de Coralie Fargeat, cinéaste née.

Revenge (V.O.F.)

★★★ 1/2

Thriller de Coralie Fargeat. Avec Matilda Lutz, Kevin Janssens, Guillaume Bouchède, Vincent Colombe. France, 2017, 108 minutes.