Malédiction levée et films sur planète en folie

Terry Gilliam pourrait être présent à Cannes lors de la projection de «L’homme qui tua Don Quichotte».
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France-Presse Terry Gilliam pourrait être présent à Cannes lors de la projection de «L’homme qui tua Don Quichotte».

La malédiction pesant sur L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam lui laisse un peu de répit. Les poursuites de son ex-producteur Paulo Branco, qui voulait faire interdire de projection le film, avec Adam Driver et Jonathan Pryce, lors de la clôture cannoise le 19 mai, ont frappé un mur en justice. Le cinéaste britannique, victime d’un AVC en fin de semaine, pourrait même accompagner le film, à ce qu’on dit.

Amazon Studios, son distributeur américain, s’était dissocié du projet cette semaine. N’en jetez plus ! L’ex-Monty Python rêvait de faire ce film depuis vingt ans, mais tous les diables lui avaient mis les bâtons dans les roues depuis son premier tournage désastreux en 2000 avec Jean Rochefort et Johnny Depp (qui nous avait valu un « making of » désopilant, Lost in la Mancha, en 2002). Cannes respire et le cinéaste aussi. Fin d’un imbroglio dont se serait sans doute repu Cervantes.


 

Mercredi, il n’y en avait ici que pour le couple Javier Bardem-Penélope Cruz lors d’une conférence de presse courue comme pas une. Aux côtés du cinéaste iranien de Todos lo Saben (Everybody Knows), le chic tandem, semblant ignorer la réception couci-couça du film d’Asghar Farhadi qui les mettait en scène à l’ouverture, évoquait plutôt devant la presse la conciliation travail-famille pour un couple dans la vie comme à l’écran.

« Nous ne ramenons pas nos personnages à la maison, expliquait l’actrice espagnole. Je l’ai peut-être fait à vingt ans, mais ça ne marchait guère. J’ai ma vie privée et je sais sauter de la réalité à la fiction. Javier et moi, on se connaît bien, mais on ne va pas tourner des films ensemble tous les ans non plus… » Que leurs admirateurs se le tiennent pour dit…


 

Sinon, c’est la cohue entre les salles obscures et la Croisette, et j’ai été refoulée comme bien d’autres de la conversation sur le cinéma entre Martin Scorsese et d’autres cinéastes au théâtre Croisette de la Quinzaine des réalisateurs. Pleine, archipleine, la salle après la projection de son Mean Streets, déjà présenté dans cette section en 1974. Il aura eu droit mercredi à un hommage et à la remise solennelle du Carrosse d’or à un cinéaste d’intransigeance et d’innovation. Rappelons que Scorsese vient de terminer le tournage de The Irishman produit par… Netflix, absent remarqué de Cannes cette année. « L’important, c’est de continuer à faire des films », avait-il expliqué plus tôt. On vit des années bien paradoxales au cinéma…

 

Auparavant en matinée, je n’aurais manqué pour rien au monde la projection des Oiseaux de passage des Colombiens Ciro Guerra et Cristina Gallego, film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs. En 2015, Guerra avait ébloui cette Quinzaine avec Étreinte du serpent, entre exploration et rituels chamaniques amazoniens, qui vous mettait en transe. Cette fois, coréalisant avec sa productrice et compagne, il tisse deux mondes : embardées dans le monde magique des autochtones Wayuu et guerres de clans alors qu’ils se font trafiquants de marijuana au cours des années 1970, prélude aux cartels colombiens.

Hélas ! Les deux tons ne se marient pas si bien. La griffe originale de leur cinéma, cette plongée dans des traditions occultes remplies de mystère et de poésie, prend son envol au fil d’une danse initiatique extraordinaire, mais les guerres de clans pour l’honneur des Indiens devenus gangsters alourdissent la trame.


 

À l’ouverture de la section Un certain regard, j’ai vu le bon film russe Donbass de Sergei Loznitsa. Ce cinéaste, apprécié à Cannes, n’a pas son pareil pour brosser un tableau burlesque de son pays, avec des personnages outranciers, dignes des romans de Gogol. Cette fois, dans une région frontalière entre l’Ukraine et la Russie, place à un tableau inouï de la corruption alliée à la misère, aux petites combines, au désespoir, aux luttes séparatistes et au délire propagandiste de chaque camp. Le film devient une fable de l’humanité entière aspirée dans un maelström de désinformation et de cruauté, dans lequel, balalaïka en plus, on entend sonner les trompettes trumpiennes de nos propres Apocalypses…