Jean-Jacques Annaud, l’aventurier

L’une des premières décisions du réalisateur avec son œuvre cinématographique de 1982 fut d’inventer une langue.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’une des premières décisions du réalisateur avec son œuvre cinématographique de 1982 fut d’inventer une langue.

Le réalisateur français Jean-Jacques Annaud termine ces jours-ci à Montréal la postproduction de la série américaine La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Or, c’est pour parler d’un projet plus ancien qu’on le rencontre : La guerre du feu, une coproduction franco-canadienne sortie en 1982 que présentera le théâtre Outremont le 11 mai en présence du cinéaste. Les cinéphiles devraient être quittes pour une belle causerie, car il a l’anecdote généreuse, Jean-Jacques Annaud.

La guerre du feu est tiré d’un roman que Joseph Henri Honoré Boex écrivit en 1909 sous le pseudonyme J.-H. Rosny aîné. Durant la préhistoire, une tribu a organisé sa vie autour du feu, qu’elle entretient mais ne sait pas produire. Après qu’un clan rival l’eut détruit, trois guerriers partent à la recherche d’une nouvelle flamme à rapporter aux leurs, guettés par la faim et le froid.

« A posteriori, tout a concouru, dans ma vie, pour que je réalise cette adaptation. Tout d’abord, ce fut une de mes premières lectures. Le texte avait été publié sous forme de bande dessinée feuilleton dans Le Journal de Mickey, que publiait Disney en France. Ça m’avait passionné », explique Jean-Jacques Annaud.

Rien au bout

Outre la lecture, le futur cinéaste s’intéressa dès son plus jeune âge à la photo et au cinéma, ses modes d’évasion de prédilection.

« Enfant, j’ai très tôt cherché à échapper à ma condition. Je viens d’un milieu très modeste. Mes parents ont été merveilleux dans leur désir que je reçoive une bonne éducation. Nous vivions sur cette petite rue, avec rien au bout… »

Une image dont Jean-Jacques Annaud ne voulait surtout pas qu’elle en vienne à symboliser son avenir. « J’avais le goût de l’aventure ! »

Il n’en fut pas moins empli d’appréhension juste avant d’arriver en Afrique, pendant son service militaire obligatoire. « J’étudiais le grec et l’histoire à la Sorbonne, pour vous donner une idée. En Afrique, j’ai découvert le jeune homme que j’étais. J’ai découvert que j’étais moi-même une jungle inexplorée. »

Ce fut le début d’une histoire d’amour avec un continent qu’il revisita souvent, vivant notamment un an au Cameroun. « J’ai travaillé dans le pays des Kirdis, près du lac Tchad, et les gens s’enfuyaient en me voyant, l’homme blanc. J’ai vécu avec les Pygmées… »

Retour à La guerre du feu, ou plutôt, aux événements qui préparèrent Jean-Jacques Annaud, à son insu, à réaliser le film.

« À l’époque de l’école de cinéma, j’ai rencontré cette jeune fille. Sa mère vivait avec mari et amant, reléguant le premier dans la chambre de bonne et gardant le second dans la chambre principale. La maman était une grande spécialiste de l’art précelte et elle était tombée amoureuse du conservateur des Antiquités nationales responsable de toutes les grottes préhistoriques françaises.

« Mes journées étaient fabuleuses : le jour, je regardais des films géniaux à l’école, et le soir, j’accompagnais cette jeune fille ravissante dans un appartement ravissant où, au dîner, on ne parlait que de préhistoire. Les plus grands préhistoriens du monde sont passés à cette table. J’étais captivé. Le père, par ailleurs, était dentiste, et pour reconquérir sa femme, il s’est spécialisé en dentisterie préhistorique. Il est devenu un des plus éminents savants en datation des crânes par rapport aux dents. Sa femme ne l’a pas repris pour autant », précise Jean-Jacques Annaud, encore amusé à ce souvenir.

De la pub au ciné

L’un des trois réalisateurs de publicités les plus demandés des années 1970 avec ses amis Ridley Scott et Alan Parker, il tourna un premier film, en 1976. Campé à la frontière du Cameroun, en 1915, La victoire en chantant (rebaptisé Noirs et Blancs en couleurs) remporta l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. S’ensuivirent maintes offres de Hollywood qu’il déclina : déjà, il rêvait de porter La guerre du feu au grand écran.

Avec le scénariste Gérard Brach, que lui avait présenté le producteur Claude Berri, ils s’étaient de fait trouvé un intérêt commun pour la préhistoire. Après Coup de tête, comédie se déroulant dans le monde du foot, 20 th Century Fox accepta de produire La guerre du feu.

L’une des premières décisions du réalisateur fut d’inventer une langue. « Cette langue devait accompagner le langage corporel, donner une réalité à l’action, et non expliquer les situations. Le cinéma, c’est fait pour raconter des histoires avec des images et du son et de la musique, avec le dialogue en quatrième position. J’ai toujours travaillé dans cet esprit-là : ce que je raconte doit être compris par les yeux et par le coeur. »

Le linguiste et écrivain Anthony Burgess (L’orange mécanique) créa ladite langue ; quant au zoologiste Desmond Morris, il conçut la gestuelle.

Tournage compromis

Un autre des choix initiaux fut d’embaucher des acteurs alors inconnus : Everett McGill, Ron Perlman et Rae Dawn Chong, cette dernière étant celle qui transmet les enseignements en matière de feu (et de sexualité).

J’ai adoré le Québec et l’équipe d’ici. Sur Harry Quebert, j’ai retrouvé une dizaine des techniciens de La guerre du feu. L’équipe compte même de leurs enfants.

 

Hélas, de changements de garde au studio en grève des acteurs, le tournage faillit être annulé.

« J’avais fait le tour des cirques et réservé les éléphants, que j’avais loués un mois en amont pour que le dresseur les habitue à porter les cornes de mammouth. On avait ces bas auquel on avait cousu du poil, des bas Dior, car les seuls en soie, pour ne pas provoquer d’allergies chez les animaux. Les prothèses sur mesure pour les acteurs étaient prêtes et allaient se désagréger après quelques semaines… »

Ainsi naquit la coproduction entre la France et le Canada. « J’ai adoré le Québec et l’équipe d’ici. Sur Harry Quebert, j’ai retrouvé une dizaine des techniciens de La guerre du feu. L’équipe compte même de leurs enfants ! »

Vivre le rêve

Jean-Jacques Annaud sourit en se remémorant un tournage éprouvant mais vivifiant.

« Ce que je leur ai fait vivre ! C’était des conditions très difficiles. Après une première phase de tournage en Écosse et au Kenya, on a tourné en Ontario, à Lion’s Head, où une grotte en particulier et le paysage en général convenaient superbement. Ce film m’a appris à ne pas voir petit : on trouve toujours des moyens pour faire les choses. Il n’empêche, ç’aurait pu se solder par un échec cuisant. Mais c’est aussi ça, pour moi, le cinéma : prendre des risques. »

Et repartir à l’aventure, chaque fois. Comme tourner Le nom de la rose, d’après Umberto Eco, dans un monastère allemand du XIIIe siècle, et L’ours, d’après James Oliver Curwood, en Colombie-Britannique, puis L’amant, d’après Marguerite Duras, au Vietnam, etc.

Tous ces longs métrages, comme La guerre du feu avant eux et d’autres après, comme Sept ans au Tibet, sont des films d’aventure à saveur initiatique. Chacun fut un projet dont le cinéaste rêva longtemps avant de le réaliser.

« Le meilleur moyen de partager son rêve, c’est de le vivre », conclut Jean-Jacques Annaud.

Comme quoi, il y avait bien quelque chose au bout de la petite rue.

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