Cate Blanchett et ses jurés

La présidente du jury, Cate Blanchett, avec deux des jurés, Denis Villeneuve et Robert Guédiguian
Photo: Loic Venance Agence France-Presse La présidente du jury, Cate Blanchett, avec deux des jurés, Denis Villeneuve et Robert Guédiguian

Une classe à la Greta Garbo, un aplomb de femme de tête. Grande diplomate avec ça. Quand Cate Blanchett se pointe à Cannes en conférence de presse, elle est accueillie comme « la divine », chaudement applaudie au parterre. Basta ! Elle tempère les transports collectifs.

La voici qui navigue à vue entre les écueils. Pas question pour l’interprète de Blue Jasmine et de I’m Not There de prétendre qu’une légende comme Godard sera jugée autrement qu’un nouveau venu également en compétition. Ni que les femmes devraient être avantagées au palmarès. Allons donc !

Les rayons verts de ses yeux nous transpercent, avant qu’elle ne lance d’un ton sans réplique : « On va traiter les films qu’on a devant nous, non celui d’un homme iranien, d’une femme ou d’un transgenre. Ce n’est pas un festival de films politiques non plus, même si certaines oeuvres possèdent des implications de cet ordre. On va ouvrir nos yeux, nos coeurs à l’empathie. Il ne s’agit pas ici d’octroyer la Palme d’or de la paix. Deux cinéastes ne seront pas présents à Cannes, parce qu’ils sont assignés à résidence (l’Iranien Jafar Panahi et le Russe Kirill Serebrennikov). C’est une situation tragique. Mais tout le monde sera traité sur un pied d’égalité, sans tenir compte du passé et des noms. »

Elle est bien entourée, cette présidente. Son jury s’annonce solide. De fortes personnalités autour de la table venues d’horizons divers. Autant notre compatriote Denis Villeneuve que les cinéastes Ava DuVernay (Selma), Robert Guédiguian (Marius et Jeannette, La villa), le Russe Andreï Zvyagintsev (Le retour, Leviathan). Dans les rangs, les interprètes : la Française Léa Seydoux, l’Américaine Kristen Stewart, le Chinois Chang Chen (Happy Together, The Assassin). Ajoutez la musicienne burundaise Khadja Nin, dont on admire la magnifique coiffe africaine. Leurs discussions devraient être enflammées. Tous sont fous de cinéma, à leur manière, sous leur lorgnette.

« Je pense que la race humaine ne cesse de faire les mêmes erreurs et de répéter les mêmes histoires, estime Denis Villeneuve. Le cinéma est un outil très puissant pour raconter ces histoires. » Le cinéaste d’Incendies, qui tourne depuis plusieurs années à Hollywood, est bien conscient de la force de frappe du septième art, capable de rejoindre tant de gens.

Leur aréopage est impressionnant, les femmes, superbes au sein de ce jury. Assez pour qu’un journaliste le note. Mais attention !

« Ce festival est plein de glamour, oui, mais être belles ne veut pas dire que nous ne sommes pas intelligentes en même temps », réplique Cate Blanchett. L’elfe du Seigneur des anneaux n’a guère envie de jouer les potiches, fût-ce en robe de soirée sur tapis rouge.

Paradoxalement, celle qui devra remettre la Palme d’or précise ne pas s’intéresser aux prix. « Ce qui compte, c’est d’être en dialogue avec les membres du jury, avec les cinéastes en compétition. »

Elle jouera le jeu, pourtant, même avec l’impression de comparer des pommes avec des raisins : « Il est si difficile de juger un autre artiste, soupire-t-elle. Tel est le défi le plus douloureux pour nous tous. Les cinéastes de la course sont presque des accusés sans chefs d’accusation. On va essayer d’écouter ce que chacun veut dire. Mais Cannes est une incroyable plateforme. La Palme, par définition doit être accordée à un film qui résume un peu tout : la cinématographie, le scénario, l’équipe. Ce film-là doit demeurer dans les annales de Cannes, mais aussi de tout le monde. »

Denis Villeneuve voit dans sa participation au jury un exercice passionnant : « Quelle gymnastique extraordinaire que de choisir un film qui va traverser le temps. »

Ava DuVernay voit dans le cinéma une façon d’élever sa voix comme de saisir celle d’autrui. « Cet art-là m’a permis de comprendre les réalités d’une famille en Iran et à Shanghai. » « Le cinéma est un langage universel. L’émotion l’emportera », conclut Léa Seydoux. Divergences en vue. C’est bien comme ça.

L’année des femmes

Enjeux de l’heure, la présidente du jury doit répondre de la portée du mouvement #MeToo, dont elle est une des figures de proue. Aussi de la présence des femmes en compétition cannoise, faible comme il se doit.

« Elles ne sont que trois réalisatrices en lice, constate-t-elle, mais dans le passé, il n’y en avait que deux. On en comptera bientôt davantage. Ces changements-là n’arriveront pas du jour au lendemain. »

Pour Denis Villeneuve, l’élan #MeToo est plus vaste que lui-même. « C’est un mouvement et on ne peut juger de sa portée. Ça va prendre du temps, atteindre l’égalité. Ça va dépasser Cannes. »

Cate Blanchett ne se fait guère d’illusions non plus sur l’impact des mobilisations éclairs et restrictives : « Pour qu’il y ait des changements profonds, il faut aussi respecter la diversité raciale. »

Ne comptez pas sur la Burundaise Khadja Nin pour la contredire sur ce point. Et la musicienne de rappeler qu’un collectif d’actrices françaises noires vient de sortir aux éditions du Seuil le livre-manifeste Noire n’est pas mon métier. « Il montre qu’en plus de la stigmatisation et du harcèlement, on vit du racisme aussi. Toutes les seize seront présentes le 12 mai sur le tapis rouge cannois en hommage aux femmes. »

La grande dame noire se sent épaulée, regarde autour d’elle, contente : « C’est un jury engagé. »

Notre collaboratrice séjourne à Cannes à l’invitation du festival.