Cannes à l’ère de #MoiAussi

À 24 heures d’une 71e édition du Festival de Cannes sans Weinstein, Netflix ni égoportrait, Jean-Paul Belmondo et Anna Karina s’embrassent déjà au fronton du Palais, et les stars, la présidente du jury Cate Blanchett en tête, arrivent sur la Croisette.
Photo: Arthur Mola Associated Press À 24 heures d’une 71e édition du Festival de Cannes sans Weinstein, Netflix ni égoportrait, Jean-Paul Belmondo et Anna Karina s’embrassent déjà au fronton du Palais, et les stars, la présidente du jury Cate Blanchett en tête, arrivent sur la Croisette.

Cannes se ressemble sous le soleil voilé. Mêmes ouvriers agités en cette veille d’ouverture du méga rendez-vous de films. Même système de sécurité accru à mettre en branle sur terre, sur mer et par voie aérienne. L’affiche de cette 71e édition, avec son baiser tiré du Pierrot le fou de Godard, est déjà hissée au Palais comme un grand mat.

Sauf qu’une fois n’est pas coutume, le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, a rencontré les journalistes un jour avant le grand soir. Il faut dire qu’en cette cuvée où Harvey Weinstein, habituel roi du bal, ne pourra plus ni harceler ni violer de starlettes dans un chic yacht de la baie, Cannes sent le besoin de préciser que le festival condamne ces agissements et pense aux victimes. Le délégué rappelle qu’un numéro de téléphone fourni aux festivaliers permettra désormais de signaler tous cas de harcèlement. « Comportement correct exigé pour tous ». Avis aux mains baladeuses sur Croisette avinée !

En ces temps de #MoiAussi, le chic festival marche sur des oeufs, lui qui se fait souvent reprocher la faible participation des femmes cinéastes, surtout en compétition : « Je suis favorable à la discrimination positive dans la société, a plaidé le manitou de la Sélection officielle, mais il y a seulement 7 % de femmes réalisatrices dans l’industrie du cinéma, et Cannes est bien au-dessus de ce taux… » Ouais !

À ceux qui estiment que Cate Blanchett, grande militante de la lutte contre le harcèlement, a obtenu de présider le jury de cette 71e édition pour marquer le coup de l’éveil des femmes et des dénonciations de leurs agresseurs, Thierry Frémaux rive le clou : « Parce que c’est une grande actrice, elle a toute sa légitimité », dit-il.

Remarquez, l’un n’exclut pas l’autre : être une grande actrice et une militante à un moment clé des rapports hommes-femmes crée la combinaison gagnante. La majorité de ce jury est d’ailleurs féminin, signe des temps.

Samedi 12 mai, a-t-on appris, une montée symbolique au Palais rendra hommage aux « filles des vues » : une centaine de réalisatrices et d’actrices (aucun nom n’est sorti) graviront les marches avant la représentation des Filles du soleil, d’Eva Husson, une des trois femmes cinéastes de la course à la Palme d’or.

Sans ceci et sans cela

Un Cannes sans Weinstein, un Cannes sans Netflix, un Cannes sans égoportraits, désormais interdits (sauf pour les stars) sur tapis rouge tant ils faisaient désordre, un Cannes avec moins de vedettes, moins de cinéastes établis, davantage de voix indépendantes : la cinéphilie s’en réjouit. Les paparazzis s’en plaignent.

Voici les journalistes orphelins des séances de presse matinales du film de la course avant sa projection de gala, qui permettaient les témoignages aux lecteurs sans délai. De mauvaises critiques avant les présentations officielles faisaient, paraît-il, du mal aux écorchés de la sélection. En cette cuvée moins glamour, plus fragile, mécontenter les médias pourrait entraîner des saignées futures… Attention !

Je suis en faveur de la discrimination positive dans la société, mais il y a seulement 7 % de femmes réalisatrices dans l’industrie du cinéma et Cannes est bien au-dessus de ce taux…

En ouverture, ce mardi, chose certaine Everybody Knows, de l’Iranien Asghar Farhadi, tourné en Espagne, brillera comme un météore. Montée des marches du couple oscarisé Javier Bardem et Penélope Cruz aux côtés du grand acteur argentin Ricardo Darín, qui dit mieux ? Surtout sur un de ces trios amoureux tricotés serrés dont le cinéaste du Passé a le secret.

On assistera au retour du banni, le Danois Lars von Trier, sur projection de The House that Jack Built : parcours d’un tueur en série. En 2011, ses propos sur Hitler l’avaient envoyé « en pénitence ». Du coup, il se glisse par la petite porte, hors compétition et sans conférence de presse.

Cuvée pointue

C’est à la Quinzaine des réalisateurs que le provocateur Gaspar Noé fera éclater son pétard nommé Climax. On le lui souhaite pas trop mouillé…

Au rayon des événements chocs : la présence de l’Afro-Américain Spike Lee dans la course, reparti bredouille au siècle dernier avec Do the Right Thing et Jungle Fever. Son BlacKKKlansman sur un policier noir face au Ku Klux Klan paraît bien alléchant.

Godard, avec son Livre d’image, intéressera si le cinéaste daigne se déplacer jusqu’à la Croisette. Suspense…

En guerre, du Français Stéphane Brizé, serait, dit-on, plus fort que La loi du marché, qui avait valu à Vincent Lindon un prix d’interprétation. Le voici ici en gréviste enragé. Dans une France prise avec d’énormes bras de fer syndicaux, ce film tombe à point nommé.

Quant à Jafar Panahi, le plus actif des cinéastes interdits de tournage dans leur pays (et de déplacements à l’étranger, Cannes compris), on a hâte de le voir promener sa caméra à travers les montagnes (comme son mentor Kiarostami) dans Trois visages.

J’ai hâte aussi de voir Le poirier sauvage, du grand cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, avec ses plans éblouissants et son regard de philosophe posé sur toutes les vanités. Aussi Ash Is Purest White, du maître chinois Jia Zhang-Ke, et Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-eda, dans l’espoir que le cinéaste nippon sera à la hauteur de son admirable Nobody Knows (2004). Bien d’autres… Une cuvée plus pointue, certes, mais peut-être exceptionnelle, qui sait ?

Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du Festival.