«Le cowboy»: cicatriser l’âme

Randy Jandreau a un talent naturel indéniable. Il possède une présence.
Photo: Métropole Films Randy Jandreau a un talent naturel indéniable. Il possède une présence.

On ne mesure pleinement la finesse du film Le cowboy, de Chloé Zhao, qu’a posteriori. Ce récit d’un jeune champion de rodéo brisé par une mauvaise chute a l’heur de s’incruster dans la mémoire. Or, en remontant le fil de l’histoire, on s’aperçoit que la maîtrise de la cinéaste était apparente dès la séquence d’ouverture.

On y voit le protagoniste, Randy Blackburn, se lever péniblement au petit matin. On ignore à ce moment où il se trouve : il s’agit d’un décor de maison anonyme, dénudé. Avec soin, mais ses gestes encore empreints de sommeil, Randy décolle un épais bandage de sa tête, exhibant une longue série d’agrafes chirurgicales qu’il retire une à une, impassible.

Tout ce temps, la caméra demeure au plus près non seulement de Randy, mais de la plaie à peine cicatrisée qui lui lézarde le cuir chevelu. Une manière pour Chloé Zhao de plonger, symboliquement, dans la tête et dans la blessure du protagoniste.

Ce faisant, elle instaure d’emblée un rapport d’intimité absolue.

État de grâce

À tel point qu’on en ressent presque un inconfort, vite dissipé cela dit, comme si on épiait à son insu cet inconnu dans un instant de complète vulnérabilité. Ce sentiment fugitif s’explique sans doute par le fait que Randy Blackburn, le personnage, est interprété par Randy Jandreau. En 2016, alors qu’il n’avait que 19 ans, Randy Jandreau fut victime d’un accident qui mit fin à sa carrière dans le circuit du rodéo. Dans Le cowboy (V.F. de The Rider), Chloé Zhao dirige en somme Randy dans une version à peine fictive de son propre parcours.

Ce dernier a beau ne pas être un acteur professionnel, il a un talent naturel indéniable. Il possède, surtout, une présence qu’aucun atelier de jeu ne peut faire apparaître.

Il résulte de la rencontre entre la cinéaste et le cowboy un état de grâce cinématographique.

Capter la vérité

Du début à la fin, Chloé Zhao maintient cette relation privilégiée entre son dispositif de mise en scène et la personne de Randy. On voit les événements survenir avec lui, en même temps que lui, qu’il s’agisse de la visite impromptue d’amis désireux de lui changer les idées autour d’un feu de camp ou d’une balade en pick-up avec sa soeur Lilly, qui est atteinte d’autisme.

Là encore, Lilly Blackburn s’appelle dans la vie Lilly Jandreau, elle est bel et bien la soeur de Randy Jandreau et elle est réellement autiste. La pureté de ses interventions, toutes improvisées, contribue au climat d’authenticité.

À la maison, leur vrai père tient également son rôle. Ses scènes avec Randy participent à l’arc dramatique global du récit, à la fiction, mais dans son regard, l’inquiétude qu’on lit n’est pas tributaire du cinéma : c’est celle, sincère, d’un père qui se soucie du devenir de son garçon.

Un garçon qui s’entête à vouloir remonter à cheval malgré l’avis contraire des médecins. Car monter à cheval, c’est tout ce que Randy connaît. C’est toute sa vie. C’est tout ce qu’il est.

Existences qui touchent

Randy sait pourtant qu’il a échappé au pire, mais qu’il n’en est pas à l’abri s’il s’obstine. Son ami Lane incarne ce sort-là. Lui aussi ancien champion de rodéo, Lane a subi une chute qui l’a laissé presque entièrement paralysé, exception faite d’une main et de ses yeux. Lane est le seul qui puisse comprendre Randy. Lane communique avec lui par signes, mais c’est dans leurs silences et leurs non-dits que leur complicité émerge le plus. Très attentive, la réalisatrice capte les élans de spontanéité, les bouts de magie chaque fois qu’ils surviennent.

Ce sont là des existences qui touchent, qui émeuvent. On se soucie de Randy, de son futur ; on en vient à poser sur lui un regard semblable à celui du père. S’en remettra-t-il ?

C’est par l’image que la cinéaste, avec son acuité poétique, répond à ce questionnement. En effet, avec le concours du directeur photo Joshua James Richards (God’s Own Country), Chloé Zhao capte la splendeur et la plénitude immuables des paysages du Dakota du Sud auxquels elle donne valeur d’augure. À l’instar des chevaux qui s’y ébattent, cela fait partie de Randy.

Comme une promesse de sérénité.

Le cowboy (V.F. de The Rider)

★★★★

Drame psychologique de Chloé Zhao. Avec Randy Jandreau, Tim Jandreau, Lilly Jandreau, Lane Scott. États-Unis, 2017, 105 minutes.