Coralie Fargeat et la métaphysique du gore

Un des aspects qui distingue le film est qu’en dépit du titre, la revanche n’est pas l’objectif initial du personnage de Jennifer.
Photo: Monkey Pack Films Un des aspects qui distingue le film est qu’en dépit du titre, la revanche n’est pas l’objectif initial du personnage de Jennifer.

Dans une villa de location sise en plein désert, Richard et Jennifer s’offrent du bon temps. Encore deux jours et arriveront Stan et Dimitri, les compagnons de chasse de Richard. D’ici là, Jennifer sera partie. Mais voilà que les deux compères s’amènent à l’improviste, bousculant le plan batifolage de leur ami marié et de sa maîtresse. Commence alors le cauchemar de Jennifer : violée par Stan, elle est ensuite trahie par Richard, qui la pousse en bas d’un ravin pour se couvrir. Blessée, la jeune femme ne meurt pas. Et elle n’entend pas en rester là. Avec un tel descriptif, Revenge pourrait être un imbuvable film d’exploitation. Or, c’est avec brio que la réalisatrice Coralie Fargeat détourne les poncifs d’un genre volontiers macho pour mieux conter le sanguinolent courroux de son héroïne.

« L’idée était de faire un film de genre qui serait un peu dans la lignée de ceux qui m’ont plu, comme Kill Bill, Mad Max et Rambo, des productions qui construisent un héros qui va renaître de ses cendres après qu’on a tenté de l’anéantir. Un héros qui amène une dimension presque fantasmagorique au traitement de l’histoire et l’emmène quelque part hors de la réalité », explique Coralie Fargeat qui a écrit, réalisé et monté Revenge, son premier long métrage.

« Ce que je ne voulais pas, poursuit-elle, c’est un de ces films où le personnage féminin ne cesse de souffrir et de crier. Avec Jennifer, je souhaitais proposer une héroïne qui “mue”, qui abandonne une ancienne peau et en investit une autre. Une héroïne qui développe une nouvelle manière d’habiter son corps. Et ça, oui, dans un contexte quasi fantasmagorique. Je désirais partir de cette fille qui est l’archétype de la Lolita, jusqu’à la sucette, qui est perçue comme faible et vide parce qu’elle se présente au départ en superficialité, en jouant de son apparence physique. Dès qu’elle cesse de correspondre aux attentes que les hommes projettent sur elle, ils vont tenter de la rayer de la carte. »

Élément extrême

Le viol, que Coralie Fargeat suggère sans le montrer, mais avec une force d’évocation terrible, était selon elle une composante nécessaire du récit. « C’est l’élément le plus extrême, le plus violent. C’est une culmination, car d’autres violences — psychologiques et verbales notamment — ont été infligées à Jennifer auparavant. Ce viol et ce qui s’ensuit illustrent une idée que certains hommes ont de la femme, soit un objet de consommation qu’on peut, oui, jeter après usage. »

À cet égard, chaque personnage masculin incarne une forme de violence. Richard, l’amant marié, est la masculinité toxique faite homme. Derrière son regard de miel : une soif de contrôle et une capacité infinie à dominer, à réduire et à broyer. Stan, le violeur, incrimine quant à lui la victime, qu’il déclare trop aguichante. Dimitri, c’est le lâche, le facilitateur coupable qui voit mais laisse faire.

« Ce sont trois salauds. C’est poussé loin, mais ça représente assez les mécanismes d’une violence qui peut s’abattre sur les femmes de plein de manières différentes », note l’auteure.

Lieu symbolique

À cet égard, un des aspects qui distingue le film est qu’en dépit du titre, la revanche n’est pas l’objectif initial de Jennifer. Dans un premier temps, elle ne cherche qu’à survivre. C’est lorsque Richard et ses amis, constatant qu’elle s’en est sortie, se mettent à la traquer qu’elle décide de leur donner la chasse en retour.

En toile de fond : une étendue sans pitié de roche et de chaleur. Cet environnement, révèle la cinéaste, était dès la conception partie prenante du personnage de Jennifer.

« Graduellement, elle va se fondre aux éléments naturels, fusionner avec le désert. Elle développe un rapport très animal à l’environnement. Ce décor confère une symbolique à la renaissance de l’héroïne, qui au début est dans l’artifice d’une beauté très apprêtée et mise en scène, et qui en vient, petit à petit, à faire corps avec la nature. »

À faire corps avec la terre, la montagne, le soleil qui lui insuffle une nouvelle force vitale. « C’est très solaire, oui ; tellurique. »

Folie et excès

Dans ce paysage, la cinéaste voyait en outre un acteur à part entière de son récit ; un élément primordial de sa mise en scène. « Ce désert, mais aussi cette villa luxueuse au bon goût fabriqué, appuie la folie et l’excès qui couvent. Ce parti pris formel participait d’une volonté de traiter l’histoire d’une manière beaucoup plus globale qui dépasserait, ou plutôt s’affranchirait des codes du réalisme. Ce désert devient aussi, un peu, le miroir de la psychologie des personnages masculins. C’est-à-dire qu’à mesure qu’ils perdent leur humanité, qu’ils s’éloignent de la civilisation, qu’ils deviennent de plus en plus fous justement, ils s’enfoncent dans ce paysage de plus en plus rude, de plus en plus chaud, de plus en plus violent : un peu comme un enfer sur terre. Un enfer qui les engloutit un à un. »

À l’inverse, Jennifer est désormais en harmonie avec cet environnement impitoyable.

Baroque, opératique

Pendant l’écriture, Coralie Fargeat s’est posé la question de la violence : comment la filmer, jusqu’où aller, et pourquoi. « Très tôt dans le processus, je savais que je voulais m’éloigner d’une violence réaliste comme on peut la voir dans certains films d’horreur dont le but est de montrer la souffrance des personnages avec un réalisme parfois clinique. Je voulais au contraire créer quelque chose de beaucoup plus baroque, opératique. »

Pour décrire sa vision de la finale, qui boucle la boucle en revenant à la villa, la cinéaste mentionne Shining et son déferlement d’hémoglobine entré dans l’imaginaire collectif. « J’ai opté pour une violence qui va tellement loin dans son côté excessif que ça confine presque à l’absurde sans y sombrer. C’est presque poétique, presque métaphysique. »

Et c’est complètement mémorable.

Revenge prend l’affiche le 11 mai.