«Après la guerre»: le lourd héritage de la jeunesse italienne

«La pire chose que je remarque en Italie, c’est le manque d’espoir chez les jeunes», se désole la réalisatrice Annarita Zambrano.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «La pire chose que je remarque en Italie, c’est le manque d’espoir chez les jeunes», se désole la réalisatrice Annarita Zambrano.

Le 9 mai 1978, après 55 jours de captivité, Aldo Moro, président du conseil de la démocratie chrétienne, est assassiné par les Brigades rouges, groupe terroriste d’extrême gauche. Dès lors, le vent tourne en Italie, et si les actes de violence se poursuivent, on doute de plus en plus de la nécessité de la lutte armée.

« Avant le meurtre d’Aldo Moro, tous les gens de gauche sympathisaient avec les Brigades rouges. C’était normal, parce que le gouvernement était formé de fonctionnaires qui abusaient de leur pouvoir, c’en était monstrueux. La mort de Moro a séparé la lutte armée et le peuple. Les Brigades rouges ont alors perdu le peuple, les ouvriers, les étudiants », explique Annarita Zambrano, de passage à Montréal pour la sortie de son premier long métrage, Après la guerre (Dopo la guerra), film intimiste sur les conséquences d’actes de terrorisme dans une famille franco-italienne.

« Le terrorisme, c’est une rébellion que les gouvernements appellent terrorisme après un moment donné. La question de guerre est aussi une notion politique. Quand on tue en temps de guerre, on n’est pas un assassin ; s’il n’y a pas de guerre, on est un terroriste. La notion de guerre civile n’a jamais été reconnue en Italie. Pourtant, on a des membres des Brigades rouges qui ont dit qu’ils étaient des prisonniers politiques ayant fait la guerre à l’État italien. »

Quelque quarante ans après la mort de Moro, l’un des événements charnières des années de plomb ayant ébranlé le monde entier, l’Italie se souvient encore des attentats violents perpétrés de la fin des années 1960 au début des années 1980.

« Il y a tellement de cicatrices en Italie, mais elles ne sont pas que liées à Moro. La première cicatrice est celle d’un pays qui n’arrive plus à se rebeller. La pire chose que je remarque en Italie, c’est le manque d’espoir chez les jeunes. C’est comme si cette violence-là avait meurtri tout le monde et, du coup, plus personne ne relève la tête. Et le résultat, c’est qu’on va vers la droite xénophobe. Les gens n’ont plus envie de se salir les mains ; ils espèrent donc que des gens plus violents qu’eux vont les défendre. Moi, je dis qu’il faudra descendre dans la rue et tuer métaphoriquement des gens », affirme cette fille de juge antiterroriste qui vit en France depuis une vingtaine d’années.

Vision romantique

Campé en 2002, Après la guerre s’intéresse au parcours d’un ex-terroriste italien condamné pour meurtre, Marco (Giuseppe Battiston), s’étant exilé en France une vingtaine d’années plus tôt pour y refaire sa vie grâce à la « doctrine Mitterrand », surnom donné à la promesse verbale de 1985 du président de la République de ne pas extrader les terroristes d’extrême gauche.

Photo: K-Films Amérique Scène tirée du film «Après la guerre», qui revisite les lendemains des années de plomb.

« En France, il y a toujours eu une certaine sympathie vis-à-vis de l’extrême gauche, mais à un certain moment, il y a eu une incompréhension vis-à-vis de cette histoire, qui était vue sous un aspect romantique. Ce que je peux comprendre, puisque toute personne qui se rebelle possède un pouvoir que ne connaît pas le peuple. Le problème, c’est que cette histoire a dérapé et qu’elle n’avait plus rien de romantique. »

Jacques Chirac ayant mis fin à l’engagement de François Mitterrand, Marco est menacé d'extradition lorsqu’un juge est assassiné à Bologne par une cellule ayant adopté le nom qu’il portait auparavant. Afin d’éviter la prison sans procès en Italie, il va se terrer à la campagne avec Viola (Charlotte Cétaire), sa fille de 16 ans qui ne parle pas italien. En Italie, sa mère, Teresa (Elisabetta Piccolomini), sa soeur Anna (Barbara Bobulova) et son beau-frère (Fabrizio Ferracane), qui est juge, se retrouvent sur le gril.

« Je voulais faire un film parlant des conséquences des décisions, des actions et de la culpabilité. Si quelqu’un ne paye pas pour ses fautes, ce sont les autres qui les paieront de mille manières, avec la violence, avec un gouvernement de droite. Quand je parle avec des gens qui ont vécu cette époque, ils éprouvent de la mélancolie et de la tristesse parce qu’ils ont vu leurs amis s’engager dans la violence. Eux ne l’ont pas fait parce que quelque chose les a retenus. Quelqu’un m’a dit, les larmes aux yeux, qu’il avait failli tuer un policier. Il a dit une fois en prison que l’idée de tuer lui avait fait tellement mal que cela l’avait sauvé ; en réalité, il s’était sauvé. »

Société patriarcale

À son corps défendant, Viola devra suivre son père en cavale alors qu’elle rêve de mener une vie insouciante comme les filles de son âge. Orpheline de mère, Viola deviendra par moments une figure maternelle, voire une compagne, pour son père qui ne pense qu’à ses propres problèmes liés à son passé.

« Je voulais raconter la douleur que je ressentais. Ce qui m’intéresse, c’est la tragédie des sentiments absolus. J’ai rencontré beaucoup de prisonniers dans ma vie ; moi-même, je me suis sentie prisonnière de mon milieu. Marco est prisonnier de lui-même ; il porte les vestiges de ses choix, de sa douleur. La famille italienne est prisonnière d’une société qu’elle a créée et qui la juge parce qu’elle s’est tue. »

Chacune de son côté, chacune à sa façon, Viola, sa tante Anna et sa grand-mère Teresa devront lutter pour ne pas avoir à payer des actes de Marco. « C’est une manière féministe de voir les choses. En Italie, il n’y a pas de féminisme ; c’est un pays profondément patriarcal de droite catholique. L’éducation catholique est horriblement machiste et l’espace féminin est occupé de partout par l’espace masculin ; j’en suis complètement choquée ! Marco occupe tout l’espace, et pas que politiquement ; il l’occupe même par son absence. Comme toujours, les femmes se débattent, travaillent comme elles peuvent et tentent de se faire entendre. »

Du même souffle, Annarita Zambrano conclut : « Mon père exigeait que je sois la meilleure, la plus intelligente, la plus curieuse ; c’était très, très dur. Je revendiquais mon droit à être médiocre. Je suis partie en France parce que je n’aurais jamais pu être meilleure que lui en Italie. Je n’ai peut-être pas trouvé le chemin de l’excellence, mais c’est le mien. »