Qui a Thor, qui a raison?

Le nouveau chapitre des «Avengers» a provoqué la rencontre de plusieurs superhéros, notamment Thor, Rocket et Groot.
Photo: Walt Disney Pictures Canada Le nouveau chapitre des «Avengers» a provoqué la rencontre de plusieurs superhéros, notamment Thor, Rocket et Groot.

Quand le fan de cinéma de science-fiction et de superhéros aime, il aime un peu, beaucoup, passionnément. À la folie ?

La réaction épidermique de certains amateurs à des critiques plus froides du récent film Avengers: Infinity War révèle selon des observateurs une incompréhension et une méconnaissance mutuelle. Et elle montre aussi que l’univers geek, même si aujourd’hui très mainstream, traîne encore de vieilles blessures.

Dans les derniers jours, les critiques de quelques grands médias ont profité de la sortie d’Avengers: Infinity War, 19e film de l’univers cinématographique Marvel (UCM), pour souligner dans leurs textes ces rapports difficiles, prévoyant que tout bémol ou toute divulgation d’intrigues — interdite par le studio — allait soulever les passions, voire la colère.

Dans sa critique, le collègue François Lévesque soulignait qu’« il est d’ailleurs des forums de discussion où l’UCM s’apparente presque à une religion, avec les croyants et les impies ». Dans le New York Times, A. O. Scott écrivait qu’il n’avait pas peur des patrons de Disney, propriétaire des productions de Marvel, mais que « c’est le courroux de leurs fidèles et armés sbires que je crains. En d’autres mots : vous. La situation est malsaine ».

À titre d’exemple, Le Devoir a reçu plusieurs commentaires sous la publication de la critique du dernier Avengers, œuvre qui rassemble les Thor, Iron Man, la Panthère noire et autres Hulk. Certains nuancés, voire humoristiques, mais aussi d’autres acerbes. « Le dude a pas l’air de savoir de quoi il parle », dixit un internaute. « Une critique venant d’un chialeux qui ne comprend pas l’univers Marvel, on n’en a rien à foutre. Qu’est-ce que Le Devoir connaît à la culture populaire geek et à l’amour des superhéros ? » dit un autre.

Pour la petite histoire Le Devoir a critiqué depuis 2003 quelque 39 films des univers DC, X-Men et UCM. Sept ont obtenu une critique négative, douze ont reçu une critique « neutre » et vingt ont vu pleuvoir les éloges.

 


L’écrivaine, chroniqueuse et formatrice Catherine Voyer-Léger, auteure du livre Métier critique, voit quand même une certaine rupture entre les clans de fans et les médias de masse. « Je ne dis pas que c’est vrai dans le cas [du Devoir], mais un des points où ils ont peut-être raison, c’est de reprocher à une certaine élite de ne pas comprendre les codes dans lesquels s’inscrit X ou Y sous-produit du monde dans lequel ils évoluent. »  

Elle donne l’exemple du monde du jeu vidéo, longtemps vu comme « une forme d’aliénation ». « On peut comprendre que les gamers, un moment donné, ne se sentent pas représentés par les valeurs qui circulent dans la critique culturelle. »

Pour Cliff Caporale, le directeur de la programmation du Comiccon de Montréal et de celui d’Ottawa — qui se tiennent respectivement en début juillet et à la mi-mai —, les fanatiques purs et durs représentent une toute petite frange des geeks, mais qui se fait entendre grâce à Facebook, par exemple.

« Le fan va avoir un point de vue pointu, il n’est pas capable de voir les choses globalement, rit Caporale, un passionné de la dynastie Star Wars qui se dit un geek raisonné. Tandis qu’un critique, il a aussi une opinion, mais elle est éduquée. Et il essaie de regarder ça comme un film, et pas juste comme un film de Marvel, par exemple. »

51,28%
Les critiques du Devoir ont donné depuis 2003 une note positive pour plus de la moitié de 39 films de DC, de Marvel et de la franchise X-Men. Ils ont été plus neutres à l’endroit de 12 films (30,77 % des titres). Seulement 7 d’entre eux (17,95 %) ont reçu un accueil mitigé.

Je suis ce que j’aime

Selon Jean-Michel Berthiaume, passionné des univers de superhéros et coanimateur du balado Pop-en-stock, les réactions fortes de certains amateurs s’expliquent par une interrelation entre ceux-ci et leurs fandoms, leurs sous-cultures de prédilection. « On se définit dans notre fandom et notre fandom se définit par notre rapport dedans », dit le doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal, qui détient aussi une maîtrise sur la métafiction en bande dessinée à l’Université Concordia.

Bref, le geek « est » ce qu’il aime. M. Berthiaume donne l’exemple d’un conducteur automobile, qui pour rouler correctement doit voir son véhicule comme une extension de son corps. « Mais quand il y a un accrochage, dès que quelqu’un touche l’auto, le conducteur a tendance à réagir comme si l’attaque était faite sur lui. C’est un peu ce qui se passe avec la culture populaire. L’identification est là. Quand quelqu’un attaque ton fandom, il est un peu en train de t’attaquer toi. »

Catherine Voyer-Léger voit dans le phénomène un choc des élites intellectuelles et économiques — ces films rapportent très gros —, mais aussi un rapport « amoureux » à la création culturelle, « qu’on associe beaucoup de façon générale à l’adolescence et même à l’enfance. La forme d’adhésion à un produit culturel est comme définitoire d’une identité ».
 

Cicatrice

Et ce rapport trouble entre la critique et les geeks peut justement prendre racine dans l’enfance non seulement des amateurs, mais aussi de ce mouvement, estime Jean-Michel Berthiaume.

Photo: Walt Disney Pictures Canada Les amateurs de superhéros ont tendance à s’identifier à leurs héros, avance Jean-Michel Berthiaume, doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal.

« Actuellement, on est dans un moment d’inclusivité, dans une époque où ces produits-là sont appréciés et consommés, dit-il. Mais il y a une époque où ce n’était pas le cas. Et on est dans un drôle d’entremonde dans l’univers des geeks, où il y a toujours un sentiment d’ostracisation. […] Je crois que dans le monde geek, dans la conception sociale qu’on fait du geek, on ne se débarrassera jamais de cette idée d’outsider. On se débarrassera jamais du dénigrement initial de cette culture-là. »

L’analyse d’abord

Cliff Caporale croit par ailleurs que c’est moins la critique que l’analyse qui fait saliver — et se quereller — les passionnés des mondes fantastiques.

Pour les amateurs de Star Wars, par exemple, « il y a beaucoup de clips sur YouTube où les fans ont des théories. Je connais trois chaînes populaires qui parlent de théories sur ce qui se passe, sur les personnages... Ils analysent le monde, la planète. » Et leur rythme de création est assez soutenu : les plus prolifiques créent des vidéos de quelques minutes chaque semaine, dit Caporale.

« Il n’y a pas de grands critiques de culture pop, en tout cas, dit Jean-Michel Berthiaume. Mais il y a de très importants analystes, qui peuvent comprendre l’objet. Mais personne ne mène l’opinion publique. Et on reconnaît les failles, mais ce n’est pas important. »