Chloé Zhao et l’homme des plaines

«J’ai rencontré Brady [à l’avant-plan] en 2015. J’ai tout de suite été captivée par sa présence», raconte la réalisatrice, ici à droite, en retrait, entre deux scènes.
Photo: Métropole Films «J’ai rencontré Brady [à l’avant-plan] en 2015. J’ai tout de suite été captivée par sa présence», raconte la réalisatrice, ici à droite, en retrait, entre deux scènes.

Brady Blackburn était une étoile montante dans le circuit du rodéo. Le crâne broyé par une mauvaise chute, Brady contemple à présent un rêve brisé dont il tente, entre réadaptation et déni, de recoller les morceaux. C’est peu ou prou l’histoire personnelle de Brady Jandreau qui, dans Le cowboy, joue Brady Blackburn, une version à peine fictionnalisée de lui-même. De fait, c’est à partir de sa fascination pour Jandreau que la cinéaste Chloé Zhao a conçu un film éminemment émouvant.

Le cowboy (V.O., s.-t.f. de The Rider), qui se situe quelque part entre réalisme social et biographie poétique, déploie un pouvoir d’envoûtement qu’une authenticité absolue ne fait qu’accroître.

« J’ai rencontré Brady en 2015. J’ai tout de suite été captivée par sa présence ; il dégage quelque chose de très particulier, mais sans en avoir conscience. Il est foncièrement “vrai”. Il vit avec les chevaux qu’il entraîne, il pêche le poisson qu’il mange : il est le genre de gars qui “achète ce qu’il vend”. Il n’était pas acteur, mais l’idée de faire un film avec lui m’est apparue comme une évidence. Je n’avais cependant aucune idée du genre de récit à bâtir autour de lui », se souvient la réalisatrice d’origine chinoise, qui poursuit une exploration intime, vériste de figures mythiques de l’Amérique amorcée avec le magnifique Songs my Brothers Taught Me (V.O.), campé dans une réserve sioux du Dakota du Sud.

Zhao revisite d’ailleurs ici ce même État. À la différence qu’elle s’intéresse cette fois au cowboy, à son incarnation moderne tiraillée entre héritage nostalgique et futur incertain, entre machisme obligé et vulnérabilité qui gronde.

« Environ un an après que j’ai fait sa connaissance, Brady a été victime d’un grave accident. De manière très intuitive, j’ai voulu raconter cet événement, et surtout ses répercussions sur la vie de Brady. »

Moments privilégiés

Avec une confiance et un abandon admirables, Brady Jandreau s’en est remis à la cinéaste, qui a entraîné dans l’aventure famille et proches. Tous des acteurs non professionnels, il va sans dire. La soeur de Brady, Lilly, atteinte d’autisme, et Lane, un ancien camarade de rodéo devenu quadriplégique, lui donnent la réplique, la première avec une spontanéité qui ne rompt jamais l’illusion cinématographique, le second en langage des signes et surtout en regards.

Il en résulte une suite de moments privilégiés. À cet égard, un aspect qui a beaucoup simplifié les choses résidait dans ce que Chloé Zhao n’exigeait pas d’eux qu’ils « construisent » des personnages. Ce qu’elle leur demandait, en somme, c’était d’être eux-mêmes et de puiser dans une expérience encore fraîche à leur mémoire.

Cela étant, le film repose sur les épaules de Brady Jandreau.

Instinct et naturel

Tout du long, non seulement on comprend, mais on ressent, ce que la cinéaste a perçu lorsqu’elle l’a rencontré. Son charisme dénué d’artifice et d’effort crève l’écran.

« Il a un instinct, un naturel, et dans ce contexte précis, ça donnait une authenticité et une immédiateté aux émotions qu’il livrait. »

La formation d’acteur, c’est bien, mais ça peut aussi faire en sorte que les émotions sont filtrées. Avec Brady, il y a une vérité qui ne triche pas. Il se définissait à travers le rodéo, son rapport aux chevaux au sein du rodéo. C’est plus qu’un mode de vie : c’est ancré en lui. C’est ce qu’il est.


« C’est ce qu’il est. Soudain, il ne peut plus monter : il est privé de ce qui le définit. »

On songe au titre On achève bien les chevaux lorsque, dans un accès de désespoir, Brady rappelle qu’un cheval qui n’a plus d’utilité est exécuté, non par cruauté, mais par pitié. Pourquoi est-ce différent avec les humains, s’enquiert-il.

Devenir entraîneur de chevaux est une solution de remplacement. Or, continuer de les côtoyer, n’est-ce pas risquer d’exacerber sa peine de ne plus pouvoir les monter ?

Éloquente nature

Aussi présente que les chevaux, la nature accompagne Brady dans une introspection douloureuse mais nécessaire. D’une beauté dénuée d’ostentation, la direction photo de Joshua James Richards (Songs my Brothers Taught Me et aussi le remarquable God’s Own Country) revêt ici une dimension narrative fondamentale. En effet, les paysages du Dakota du Sud deviennent presque les baromètres émotionnels du protagoniste.

« Ces gens vivent en communion avec leur environnement, avec ses cycles. Ça aussi, c’est ancré en eux. L’idée consistait, avec Josh, de traduire ça, cette réalité-là, en images. »

On suit donc cet homme des plaines désormais condamné à fouler celles-ci à pied. On est en complète empathie avec lui alors qu’il tente de remonter en selle métaphoriquement, à défaut de le pouvoir réellement.

Un spectacle poignant s’il en est.

Lauréat du prix Art cinéma à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, Le cowboy prend l’affiche le 4 mai.