«They Live»: ils vivent toujours

Dans «They Live», des lunettes spéciales permettent de voir clair dans le jeu des extraterrestres dominants.
Photo: Universal Pictures Dans «They Live», des lunettes spéciales permettent de voir clair dans le jeu des extraterrestres dominants.

Il y a 30 ans prenait l’affiche le film They Live, de John Carpenter. On y suit les pérégrinations d’un chemineau médusé de découvrir un Los Angeles envahi par des extraterrestres, ces derniers ayant réduit la population à l’esclavage… par le consumérisme. Comme c’était alors l’usage, le film de Carpenter fut dûment pris de haut par la critique. Seulement voilà, depuis, le culte entourant cette science-fiction aux accents de western urbain n’a fait que croître. Des gens très sérieux y ont consacré des analyses savantes. Rien d’étonnant puisque, sous ses dehors de série B, They Live ne manque pas de substance. En plus de n’avoir rien perdu de sa pertinence, comme on pourra en juger du 27 au 29 avril lors de sa présentation au Cinéma du Parc.

They Live (Invasion Los Angeles en V. F.) est raconté du point de vue de John Nada, un ouvrier itinérant. À peine débarqué à Los Angeles, John réalise que la « Ville des anges » est infestée de créatures au faciès hideux. Or, ce n’est qu’en chaussant des lunettes spéciales qu’on peut non seulement voir ces êtres venus d’ailleurs tels qu’ils sont, mais aussi constater que chaque panneau d’affichage, chaque couverture de magazine, chaque emballage de produit contribue à un lavage de cerveau collectif avec des messages subliminaux tels que « Obéis », « Achète », « Marie-toi et reproduis-toi », « Pas de pensée individuelle », « Ne remets pas l’autorité en question », etc.

« Nous sommes leur bétail. Nous sommes élevés pour l’esclavage. Ils nous maintiennent endormis, égoïstes, anesthésiés », résume un membre du groupe de résistants à l’origine des fameuses lunettes « qui font voir clair ».

L’outil de prédilection des envahisseurs : des transmissions télévisuelles codées qui permettent d’influer sur ce que les humains voient, et sur comment ils le voient.

Leur but : exploiter les ressources terrestres jusqu’à épuisement avant de passer à une autre planète.

Ode aux années 1950

Dans le film, tout fonctionne selon le principe de la dissimulation. Les extraterrestres sont perçus comme des humains, bien sûr, mais le film lui-même n’est pas ce qu’il prétend être, ou enfin, il est davantage que ce qu’il annonce.

Conçu comme un hommage aux films de science-fiction des années 1950 avec lesquels Carpenter a grandi, They Live reprend le caractère souvent métaphorique de ceux-ci, montrant une chose pour mieux en désigner une autre.

Photo: Alive Films L’environnement urbain du film est truffé de messages subliminaux invisibles à l’œil nu, qui ordonnent aux masses humaines d’obéir.

À l’époque en effet, on pouvait souvent déceler, en filigrane, les peurs associées à la guerre froide : bombe atomique, menace communiste, invasion soviétique. Les films It Came from Outer Space (Le météore de la nuit), où des envahisseurs horribles peuvent prendre forme humaine, et Invaders from Mars (L’invasion vient de Mars), où des Martiens tout aussi affreux tentent d’exercer leur domination par contrôle mental, en constituent deux exemples patents.

Qui plus est, Carpenter s’est inspiré d’une nouvelle de 1963 de Ray Nelson, Eight O’Clock in the Morning, typique des préoccupations du temps. Pour l’anecdote, le cinéaste écrivit son scénario en recourant au pseudonyme Frank Armitage, un hommage à H.P. Lovecraft, et un autre rappel du motif de la dissimulation.

Simulacre coloré

L’influence de ce type de cinéma ne se retrouve pas uniquement dans le fond, mais aussi dans la forme, de They Live. Ainsi, lorsque John porte les lunettes, il (et le spectateur) voit l’environnement en noir et blanc. Lors de ces passages, tant les trucages optiques que les maquillages spéciaux affichent une esthétique volontairement rétro.

Dans le documentaire Independent Thoughts, John Carpenter confirme : « C’était de la réalisation à l’ancienne, où j’ai utilisé certains des plus vieux trucs du métier. »

Le choix d’alterner couleur et noir et blanc renvoie en outre à l’un des films préférés du cinéaste : The Wizard of Oz (Le magicien d’Oz). La réalité du Kansas y est filmée en noir et blanc, et la fantaisie du royaume d’Oz, en couleur.

Dans They Live, Carpenter se réapproprie ce procédé de telle sorte que la couleur relève du simulacre séduisant, et le noir et blanc, de la réalité dépouillée.

Caractère subversif

Ce qui est intéressant avec They Live, pour demeurer dans son caractère rétro, c’est que Carpenter y subvertit la paranoïa d’antan envers une autre nation, nommément l’Union soviétique, en critiquant plutôt le gouvernement américain. En 2013, le cinéaste expliqua, en marge d’une projection anniversaire de son film Halloween :

« They Live revenait à faire un doigt d’honneur à Reagan à un moment où personne n’osait le faire. À la fin des années 1970, il y a eu un effet de ressac contre tout ce qui concernait les années 1960, et c’est ce qu’ont été les années 1980, et Ronald Reagan est devenu président, et la Reaganomique est apparue… Et donc plusieurs idéaux avec lesquels j’avais grandi ont été pris d’assaut, et quelque chose appelé « les yuppies » est venu au monde, et ils ne voulaient que de l’argent. À la fin des années 1980, j’en ai eu assez, et j’ai décidé de prendre position, et aussi stupide et banal que ce soit, c’est ce que j’ai fait, et c’était They Live. »

Dans le documentaire Independent Thoughts encore, le cinéaste précise : « Pendant son mandat, Reagan s’en est pris aux syndicats ; le taux de pauvreté a augmenté. Le discours sous-jacent était de laisser faire les riches, car s’ils s’enrichissaient davantage, les autres pourraient espérer en profiter. [Dans le film] j’ai fait des républicains les extraterrestres. »

Culture publicitaire

De nos jours, on peut facilement associer les monstres à ce 1 % qui vit aux dépens des 99 % restants. Une lecture renforcée par la nature du héros du film, un homme non seulement ordinaire, mais chômeur et sans domicile fixe.

À cet égard, et on revient au concept de dissimulation, le nom même du protagoniste recèle un sens caché : John, prénom anglo-saxon le plus courant et par conséquent le plus anonyme, et Nada, qui signifie « rien ». L’homme sans nom cher au western, ou le proverbial monsieur Tout-le-Monde, c’est selon.

Le propos du film va toutefois au-delà de la sphère politique. Comme le relève Bryan Hempel dans un essai publié par Little White Lies, They Live fonctionne également comme une critique féroce de la culture publicitaire.

« Les extraterrestres se sont positionnés comme l’élite sociale, et les humains essaient d’imiter ces suzerains extraterrestres cachés. C’est très conforme au fonctionnement de la publicité dans la vraie vie […] Le génie du film de Carpenter réside dans ce qu’il montre le modèle publicitaire qui descend des extraterrestres vers les humains, en un commentaire marqué et incisif de la culture yuppie des années 1980. »

L’arme de choix était en ce temps-là la télévision, mais on n’a qu’à transposer ledit modèle aux contenus numériques actuels, avec leurs publicités ciblées, et le constat est identique.

Trente ans plus tard

Hollywood raffolant des remakes, des rumeurs d’une nouvelle version de They Live circulent depuis quelques années déjà. Bonne ou mauvaise idée ?

En 1988, les États-Unis étaient dirigés par un ancien acteur. Trente ans plus tard, le pays est désormais gouverné par un président qui, d’une part, a consolidé sa fortune aux belles heures du capitalisme sauvage des années 1980, et qui, d’autre part, a assuré sa célébrité en se créant une émission de téléréalité. N’a-t-on pas atteint la quintessence du propos de They Live ?

En entrevue au site Yahoo !, en 2015, John Carpenter ne croyait sans doute pas si bien dire en déclarant au sujet de son film : « Ce n’est pas de la science-fiction. C’est du documentaire. »

They Live

Drame fantastique de John Carpenter, États-Unis, 1988. Vendredi, samedi et dimanche au Cinéma du Parc