«L’apparition»: l’ombre d’un doute

« Vous savez ce qu’est une enquête canonique ? » Cette question est posée au bout quelques minutes dans le film L’apparition. Elle émane d’un évêque qui souhaite confier ladite tâche à Jacques Mayano, un reporter qu’incarne Vincent Lindon. De quoi s’agit-il ? D’une commission ordonnée par le Vatican lorsqu’un miracle est allégué. Par exemple, quand une adolescente revient d’une promenade dans les Alpes en affirmant avoir été visitée par la Sainte Vierge. Elle se prénomme Anna, et dans son village, les pèlerins affluent depuis deux ans, avides d’illumination. Au journaliste de guerre dépressif de jauger de la véracité des dires de la jeune fille devenue depuis novice. Mais est-ce bien si simple ?

L’enquête canonique fournit un dispositif dramatique en or à Xavier Giannoli, cinéaste fasciné par les notions de simulacre et de supercherie, et qui se montre toujours habile à explorer les ramifications et conséquences souvent étonnantes de celles-ci.

On pense notamment à ses films À l’origine, où un escroc (François Cluzet) berne toute une ville en ressuscitant un projet d’autoroute dans lequel il finit par croire, ou encore au plus récent Marguerite, où l’entourage d’une héritière (Catherine Frot) nourrit l’illusion que cette dernière entretient quant à ses dons — inexistants — de cantatrice. Chez Giannoli, non seulement les mystificateurs en viennent à se leurrer eux-mêmes, mais on les conforte, volontairement ou non, dans leurs fantasmes.

C’est encore le cas dans L’apparition, un véritable culte s’étant d’ores et déjà formé autour d’Anna (Galatea Bellugi, une présence irradiante) lorsque démarre le film.

Miracle ou imposture ?

À la différence qu’ici, Giannoli opte pour l’ambiguïté. Il est des aspects mis au jour par Jacques qui laissent songeur sans permettre de conclure hors de tout doute — mot-clé — à une imposture. Anna a-t-elle menti ? La future nonne est-elle la victime sincère d’une hallucination ? A-t-elle bel et bien vu la Vierge Marie ?

Même une révélation de la onzième heure ne contribue qu’à épaissir le mystère (le film Agnès de Dieu constituerait un formidable complément de programme à L’apparition).

Ainsi le cinéaste choisit-il de ne pas prendre parti. La posture est valable, sauf qu’il vient un temps, à l’approche du dénouement, où le propos, si intéressant soit-il, tourne un peu à vide malgré l’accumulation de développements tardifs.

Cela étant, l’intrigue s’avère pour l’essentiel assez passionnante. Pour coscénariser avec lui, Xavier Giannoli s’est assuré la participation de deux collaborateurs estimables : Marcia Romano, associée à Sous le sable, Les amitiés maléfiques et Marguerite, et Jacques Fieschi, au générique de Police, Nelly et Monsieur Arnaud, et Sade.

C’est dire que chacun est versé dans les secrets parfois troubles de l’âme humaine. Ce dont L’apparition ne manque pas, les motivations des uns et des autres étant sondées tant par le reporter que par la caméra. Maîtrisée, la mise en scène de Giannoli opère par effets de dévoilement. Un exemple représentatif consiste en un travelling latéral suivi d’un panoramique ascendant, mouvement qui, partant d’un mur de pierre en contre-jour, révèle d’abord une cour intérieure du Vatican, puis la nature imposante de l’édifice où l’on a conduit Jacques.

La voix rocailleuse, l’œil triste, Vincent Lindon (Welcome, Mademoiselle Chambon, La loi du marché) campe avec sa justesse habituelle cet homme transformé par des événements qui le dépassent.

On le rencontre alors que la guerre a fait de lui une coquille vide et, s’il est empli de doute au moment où on le quitte, il n’en est pas moins habité.

L’apparition

★★★ 1/2

Drame de Xavier Giannoli. Avec Vincent Lindon, Galatea Bellugi, Patrick d’Assumçao, Anatole Taubman. France, 2018, 127 minutes.