«Tu n’as jamais été vraiment là»: l’art de l’élévation

Joe est un mercenaire au passé trouble. Sa spécialité consiste à retrouver et à ramener à leurs proches de jeunes filles en difficulté. Sa dernière mission : récupérer la fille d’un sénateur tombée aux mains d’un réseau de prostitution juvénile, tâche dont il s’acquitte avec diligence. Or, les choses se corsent lorsque le père de l’adolescente est assassiné. Sur papier, la prémisse du film Tu n’as jamais été vraiment là annonce le genre de série B qu’un Bruce Willis pourrait désormais tourner dans son sommeil. Mais voilà, c’est plutôt Joaquin Phoenix qui interprète le sauveteur tourmenté. Surtout, c’est Lynne Ramsay qui réalise. Et Lynne Ramsay, elle fait du cinéma.

Ainsi donc, l’intérêt du film ne réside pas tant dans le scénario que dans la mise en scène. C’est là un postulat paradoxal, évidemment, puisqu’on se plaît volontiers à affirmer que pour obtenir un bon film, il faut trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire et, enfin, une bonne histoire.

Celle de Tu n’as jamais été vraiment là (V.O., s.-t.f. de You Were Never Really Here) n’est pas mauvaise. Au contraire, elle est efficace. Cela étant, elle consiste, c’est indéniable, en un agrégat de lieux communs. Un problème qui n’a rien d’insurmontable pour qui maîtrise le concept de variation. Après tout, à chaque règle, ses exceptions.

 

Pouvoir de suggestion

Lauréat du Prix du scénario et du Prix d’interprétation masculine à Cannes en 2017, Tu n’as jamais été vraiment là est basé sur une novella signée par Jonathan Ames. De type hard-boiled, c’est-à-dire direct, viscéral et peuenclin à l’émotion, le très court roman étale les démons du protagoniste : ancien soldat, ancien agent du FBI, en proie au choc post-traumatique et perpétuellement habité par la mémoire d’un père violent.

Autant d’informations que Lynne Ramsay, dans son adaptation, suggère sans les expliciter. Comment ? En recourant à un montage complexe mais d’une fluidité admirable. Elle fait par exemple intervenir le passé dans le présent au moyen de flashs mémoriels : un paysage désertique, deux soldats, un enfant vivant, puis mort…

Une forme de dépouillement impressionniste prévaut, de gros plans confinant presque à l’abstraction s’assemblant en une trame visuelle claire.

De fulgurances hallucinées en montage sonore élaboré, on pénètre la psyché commotionnée de Joe.

Charge hypnotique

Cette approche est emblématique du cinéma de Lynne Ramsay. Immersive, hypnotique, sa mise en scène glane une foule de détails dont chacun s’avère significatif pour la compréhension, tantôt du récit, tantôt du personnage au coeur de celui-ci. Rien ne dépasse, rien n’est en trop (voir la durée).

La violence, lorsqu’elle survient en explosions attendues, inéluctables, est crue, mais dénuée de complaisance. À cet égard, une aura de fatalité résignée émane de Joe, qui, en attendant la fin, sa fin, s’occupe de sa mère entre deux contrats.

Les souvenirs de cette dernière s’effacent doucement tandis que ceux de son fils, ironiquement, sont trop prégnants.

D’une infinie patience dans ses rapports avec elle, Joe libère sa sauvagerie contenue lorsqu’il se trouve en face d’agresseurs. Son arme de prédilection : un simple marteau. On pourra y déceler un hommage à Oldboy de Park Chan-wook. Dans ces passages encore, et comme son contemporain sud-coréen, Lynne Ramsay élève l’horreur, la transcende.

Magnétisme hanté

D’origine écossaise, la cinéaste n’a réalisé que quatre longs métrages en 20 ans : Ratcatcher, Morvern Callar, Il faut qu’on parle de Kevin (We Need to Talk About Kevin), et maintenant Tu n’as jamais été vraiment là. Ses films sont tous remarquables, mais son plus récent affiche un niveau de maestria supérieur.

Vrai que la réalisatrice a su tirer le meilleur d’un comédien qui cultive lui aussi la rareté : Joaquin Phoenix, qui exsude ici un magnétisme hanté.

Il est, à l’inverse de son personnage élusif, l’incarnation du mot « présence ». Quant à la démarche de Lynne Ramsay, elle constitue l’essence du mot « cinéma ».

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Tu n’as jamais été vraiment là (V.F. de You Were Never Really Here)

★★★★ 1/2

Thriller de Lynne Ramsay. Avec Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov, Judith Roberts. États-Unis, France, Grande-Bretagne, 2017, 89 minutes.