«Regard sur Juliette»: le point de vue de l’araignée

Lina El Arabi incarne le personnage d’Ayusha dans ce film de Kim Nguyen.
Photo: Les Films Séville Lina El Arabi incarne le personnage d’Ayusha dans ce film de Kim Nguyen.

Le cinéma de Kim Nguyen s’apparente à celui des paris audacieux (Rebelle), des territoires rarement explorés (La cité), cherchant résolument l’ailleurs même lorsqu’il tourne ici (Le marais, Truffe). À ce chapitre, Eye on Juliet s’inscrit parfaitement dans cette trajectoire.

Cette exploration des dérives de l’amour au temps des nouvelles technologies pourrait constituer l’envers de Two Lovers and a Bear, son film précédent : le froid polaire cède la place à la chaleur de l’Afrique du Nord, vaste espace où se retrouvent, de manière improbable, deux âmes en peine, le tout dans un climat vaguement futuriste. Car l’ours imaginaire cède ici sa place à des araignées robotisées, gardiennes d’un important pipeline, attirail sophistiqué qui risque fort de devenir un jour réalité.

Ces caméras de surveillance mobiles sont téléguidées à partir de Detroit, et Gordon (Joe Cole, un peu toujours sur la même note tourmentée) les manipule sans enthousiasme, broyant du noir à la suite d’une rupture amoureuse et devant l’insistance de son patron à ce qu’il rencontre d’autres filles via son téléphone. Mais c’est surtout la présence, d’abord suspecte, d’Ayusha (Lina El Arabi, empreinte d’élégance et de tristesse) près des pipelines qui intrigue Gordon, outrepassant son mandat pour espionner ses allées et venues avec l’homme qu’elle aime… et non pas celui que sa famille veut lui imposer comme époux.

Malgré la distance et l’étrange médiation imposée par ces machines décimées sur ce territoire désertique, ce tandem inattendu se rapproche peu à peu, surtout à la suite d’événements dramatiques qui vont bousculer les plans d’Ayusha, incitant Gordon à bafouer toutes les règles de son boulot jusque-là mortellement ennuyeux. Et ce curieux bric-à-brac capable de s’exprimer en plusieurs langues, de se mouvoir sur n’importe quel terrain, et de tirer à bout portant sur les brigands semble s’humaniser grâce aux manipulations et aux manigances de cet amoureux transi devant une image de femme à mille lieues de sa grisaille nord-américaine.

Eye on Juliet ne représente pas le premier constat (relativement) pessimiste sur le brouillage qu’exercent les technologies sur les rapports humains, mettant aussi en évidence une contradiction bien connue : la communication tous azimuts comme facteur d’isolement. La proposition de Kim Nguyen se décline dans un espace-temps volontairement flou, un futur pas si lointain, du moins dans ce Detroit qui pourrait même être Laval (ce qui est un peu le cas), et des repères culturels minimaux, surtout dans la portion nord-africaine, évitant les références religieuses, sauf l’omniprésence des voiles.

Cette variation de l’amour au temps de tous les écrans constitue une autre proposition audacieuse de la part de Kim Nguyen, pas forcément sa plus percutante (Rebelle demeure un sommet inégalé), défendue par deux acteurs établissant, même sans partager l’écran, une complicité étonnante. Elle apparaît cependant bien vite soudée, se concluant grâce à une ellipse temporelle rassurante. Mais là ne réside pas le meilleur de ce film somme toute modeste dans la filmographie d’un cinéaste qui ne cesse de surprendre et de nous donner rendez-vous aux quatre coins du monde.

Regard sur Juliette (V.F. d’Eye on Juliet)

★★★

Drame sentimental de Kim Nguyen. Avec Joe Cole, Lina El Arabi, Brent Skagford, Mohammed Sakhi. Canada–France–Maroc, 2017, 90 minutes.