«Une vie violente»: blessures sur l’Île de Beauté

Le film reconstitue une décennie de plomb, celle des années 1990, en Corse.
Photo: Maison 4:3 Le film reconstitue une décennie de plomb, celle des années 1990, en Corse.

La tentation aurait pu être forte de traiter le sujet à la Martin Scorsese, ou à la Olivier Marchal pour prendre un exemple hexagonal. Loi du silence, trahisons, règlements de compte sanglants, peur constante de tomber dans les filets de l’ennemi : on pourrait se croire à New York ou à Paris, mais tout cela se passe en Corse, il n’y a pas si longtemps, et dans un style qui n’aurait pas déplu à certains cinéastes italiens d’autrefois, comme Francesco Rosi.

Thierry de Peretti est un enfant du pays, un enfant meurtri par cette violence qui ravage depuis longtemps ce coin de France rêvant de s’affranchir. Le metteur en scène de théâtre devenu cinéaste depuis quelques années reconstitue une décennie de plomb dans Une vie violente, celle des années 1990 jusqu’au début des années 2000. Il s’est librement inspiré de la vie de Nicolas Montigny, jeune militant de 27 ans assassiné en 2001, pris comme tant d’autres entre la politique et le banditisme.

Cette Île de Beauté en proie à tous les carnages, Thierry de Peretti l’explore non pas en touriste ou en voyeur, mais en observateur distant, illustrant la complexité des enjeux, pas seulement pour en épingler ses aspects les plus spectaculaires. Son approche se reflète d’abord dans le choix d’un acteur inconnu au bataillon dans le rôle du héros sacrifié, baptisé ici Stéphane (Jean Michelangeli), fils de bonne famille, étudiant en sciences politiques sans ferveur particulière pour le militantisme.

Les choses seront bien différentes quelques années plus tard, maintenant exilé à Paris et prêt à revenir dans son patelin pour les funérailles d’un ami mort au combat. Ce retour pourrait s’avérer fatal, et devient le prétexte à un retour en arrière, montrant l’évolution d’un garçon insouciant ayant caché des armes, ce qui lui vaudra un séjour en prison, là où il rencontrera des nationalistes convaincus, et fort convaincants.

Un poison

Ce n’est pas seulement cette trajectoire sinueuse qui intéresse Thierry de Peretti, que l’on qualifierait aujourd’hui de processus de radicalisation, mais aussi cette évolution complexe d’un mouvement politique frayant avec les méthodes mafieuses pour financer ses activités et parvenir à ses fins. Ce phénomène a provoqué de multiples scissions au sein de clans jusque-là unis, certains perdant de vue la finalité de leur combat, d’autres essayant vainement de s’interposer face à cette violence débridée.

Tout cela agissait comme un poison, et c’est aussi cela que décrit Une vie violente, dans un style parfois documentaire avec cette caméra discrète observant à distance des conversations de café ou de salon. Jamais Thierry de Peretti ne fait de Stéphane un héros sans peur et sans reproche ; d’allure frêle, parfois timoré, à d’autres moments vindicatif, il n’a pas l’étoffe d’un caïd, plutôt celle d’un homme parmi tant d’autres que la pression sociale a broyé.

Le cinéaste dresse ce constat en multipliant les scènes en apparence banales alors que des crapules sympathisent avec des politiciens, que des femmes dissertent ouvertement sur les errances criminelles de leurs fils, tandis que d’autres préfèrent ne rien voir ou ne rien entendre, même si elles savent ce qui se trame. Un silence collectif tout aussi pesant que dénonce Thierry de Peretti.

Une vie violente

★★★ 1/2

Drame de Thierry de Peretti. Avec Jean Michelangeli, Henri-Noël Tabary, Cédric Appietto, Marie-Pierre Nouveau. France, 2017, 107 min.