«La promesse de l’aube»: la femme de sa vie

Charlotte Gainsbourg endosse le rôle de la mère avec une grande dévotion.
Photo: AZ Films Charlotte Gainsbourg endosse le rôle de la mère avec une grande dévotion.

Romain Gary n’est pas seulement considéré comme l’un des plus grands écrivains français, mais aussi l’un des plus mythomanes. L’affaire Émile Ajar, ce pseudonyme qui lui a permis d’obtenir un deuxième Goncourt avec La vie devant soi après celui pour Les racines du ciel, en camoufle d’autres, dont ses extravagances avec sa propre histoire dans La promesse de l’aube. Que certaines péripéties de ce livre puissent relever de la pure fiction ne doit pas faire ombrage au talent de son auteur, à la puissance de sa voix et à son amour pour sa mère — elle-même une prodigieuse mythomane !

Éric Barbier, un habitué du polar (Le serpent, Le dernier diamant), s’est octroyé un spectacle à grand déploiement comme le cinéma français s’enoffre à l’occasion, lui permettant de reconstituer la dimension épique de cette histoire de conquêtes : celle d’un homme face à la femme qui a tout donné et tout fait pour lui, et d’un étranger aux origines russes et polonaises face à la France. Ceux qui fréquentent l’oeuvre de Gary savent déjà que la première bataille fut la plus exigeante !

Tout comme Jules Dassin l’a fait avec Melina Mercouri dans une première adaptation en 1970, c’est la mère, Nina, qui vampirise cette épopée débutant en Pologne, alors qu’elle et son jeune fils ont fui Moscou et les soubresauts de la révolution bolchevique. C’est dans ce monde enneigé et hostile qu’éclate la démesure de cette actrice ratée, pauvre, mais roublarde et pleine d’ambition pour son petit Romain : il sera tout à la fois héros de guerre, écrivain et ambassadeur de France. Pour y parvenir, Gary n’a pas ménagé les détails et les détours, mais l’adaptation de Barbier se fait forcément plus expéditive, sans pour autant lésiner sur les débordements affectifs de cette femme qui ne craint jamais le ridicule lorsqu’il s’agit d’aimer, de célébrer et de protéger son fils.

Celui-ci grandira de plus en plus étouffé par cette dévotion dévorante, quittant Nice pour tenter de conquérir Paris, et ensuite de sauver la France de la folie nazie, l’épisode le plus flamboyant où le cinéaste, de l’Afrique à Londres en passant par le ciel de la Manche, s’en donne à coeur joie. Chaque parenthèse géographique est marquée d’une lumière différente, accentuant le passage du temps sur une Europe basculant des espoirs enivrants des lendemains de la Première Guerre mondiale à la noirceur de la Deuxième. Le jeune artiste tourmenté est défendu d’une fois à l’autre par un nouvel interprète jusqu’à Pierre Niney, cet acteur caméléon (Frantz, Yves Saint Laurent).

S’il ressemble un peu au célèbre écrivain dans sa tendre jeunesse et aux heures les plus sombres, Niney accepte de se glisser dans la peau d’un homme qui n’en est pas tout à fait un, car infantilisé, et vénéré, par cette tigresse que rien n’arrête, surtout pas l’antisémitisme.

Et qui aurait parié que Charlotte Gainsbourg était celle qui pouvait défendre ce personnage haut en couleur, digne de Madame Rosa dans La vie devant soi ? L’actrice, souvent cantonnée dans un registre indolent, loin des rôles de composition, mord dans cette occasion unique de balayer son image d’ingénue sur qui le temps n’a pas d’emprise. Derrière les bourrures, le teint blafard et un curieux accent pas toujours convaincant, elle endosse ce rôle avec une dévotion qui commande le respect.

La promesse de l’aube

★★★ 1/2

Drame biographique d’Éric Barbier. Avec Charlotte Gainsbourg, Pierre Niney, Jean-Pierre Darrousin, Didier Bourbon. France, 2017, 130 minutes.