«Emprise»: la belle captive

Evan Rachel Wood incarne Laura avec un brio sidérant. Julia Sarah Stone compose une victime dont la geôle physique devient mentale.
Photo: Les films Séville Evan Rachel Wood incarne Laura avec un brio sidérant. Julia Sarah Stone compose une victime dont la geôle physique devient mentale.

Les films portant sur la prédation masculine sont légion. Ceux s’attardant au pendant féminin sont beaucoup moins nombreux, sans doute parce que le phénomène est plus rare. Et là encore, les longs métrages qui s’y risquent optent volontiers pour une approche sulfureuse confinant parfois à la titillation. Emprise, de Carlos et Jason Sanchez, constitue une exception, car voilà un drame psychologique qui tente réellement de comprendre, tout en racontant une histoire prenante, ce qui se produit dans l’esprit d’une femme devenue prédatrice.

Emprise (V.F. de Allure) met en scène Laura, la vingtaine punk indéterminée, milieu ou fin, qui fait des ménages à domicile pour le compte de la compagnie de son père. Dans l’une des maisons où elle travaille, elle remarque Eva, une adolescente de 16 ans si gracile qu’elle en paraît 13.

De compliments sur ses talents de pianiste en joints fumés en cachette en l’absence de la mère d’Eva, Laura s’immisce rapidement dans l’intimité de la jeune fille en mal d’émancipation. C’est d’ailleurs ce que lui fait miroiter Laura lorsque, à l’issue d’une querelle entre Eva et sa mère, elle lui offre de venir s’installer chez elle en cachette, rien qu’un petit moment.

Évidemment, de chantage émotif en séquestration, le « séjour » d’Eva devient permanent.

Jeux de manipulation

Une réalité qu’on voit poindre insidieusement, les cinéastes y allant par petites touches successives. On devine dès le départ les intentions tordues de Laura : l’intérêt, si l’on peut dire, réside dans la manière dont elle s’y prend pour gagner, graduellement, la confiance d’Eva.

À ce chapitre, le scénario des Sanchez érige une gradation crédible des abus, ceux-ci relevant d’abord de la violence psychologique, physique, puis sexuelle. Les jeux de manipulation auxquels s’adonne Laura sont en outre déclinés avec habileté.

Vedette de la série Westworld, Evan Rachel Wood incarne cet être perturbé avec un brio sidérant. Comme Anthony Perkins qui conférait une vulnérabilité touchante au psychopathe Norman Bates dans Psychose (Psycho), Wood suggère dans certaines scènes un mélange troublant de déni et de sincérité.

Avec ses yeux immenses et son apparence délicate, Julia Sarah Stone compose une victime dont la geôle physique devient mentale. Sa psyché assiégée, et syndrome de Stockholm aidant, Eva se conforme, se convainc.

En parallèle, le film explore la relation entre Laura et son père, dont on en vient à comprendre qu’il a abusé d’elle, enfant. Abordé au moyen d’allusions plutôt que d’explications, cet aspect ne vise pas tant à excuser les agissements de Laura qu’à les expliquer, en partie.

Pas de débordement

On l’a mentionné d’office, au cinéma, les prédateurs sexuels sont généralement des hommes. Qu’il s’agisse d’une femme obsédée par une autre femme comme dans Fenêtres sur New York (Windows), ou qui poursuit un homme de ses avances non sollicitées comme dans Harcèlement (Disclosure), ou qui, encore, s’éprend de l’un d’eux jusqu’à en perdre la raison comme dans Liaison fatale (Fatal Attraction), les versions féminines virent trop souvent au grand guignol.

Il est des exceptions, par exemple Anna M., avec Isabelle Carré en érotomane, voire Elle, avec Isabelle Huppert, selon la lecture que l’on fait du film.

De la substance

Quoi qu’il en soit, Emprise évite tout débordement, misant à fond sur la suggestion — y compris quant à la pédophilie implicite de Laura — pour forger un climat étouffant propice au développement d’une folie à deux.

La proposition est certes glauque, mais elle ne sombre jamais dans le sordide. Pour qui ne craint pas de s’aventurer dans les méandres tortueux d’un esprit malade, ce premier long métrage ne manque ni de substance ni de qualités cinématographiques (mention à la direction photo de Sara Mishara).

Il convient cependant d’insister sur le fait qu’Emprise n’est pas pour tout le monde. D’autant que les frères Sanchez forcent le spectateur à arrimer son regard au point de vue de Laura.

Cette dernière qui s’en tire à bon compte à l’issue d’une fin ouverte pas tant gênante sur le plan moral, la licence artistique devant primer, que frustrante sur le plan dramaturgique.

C’est là la principale faiblesse d’un film aussi inconfortable que fascinant.

Emprise (V.F. de Allure)

★★★ 1/2

Drame psychologique de Carlos et Jason Sanchez. Avec Evan Rachel Wood, Julia Sarah Stone, Denis O’Hare, Maxim Roy, Joe Cobden. Québec, 2017, 105 minutes.