«L'apparition»: le «thriller» théologique de Xavier Giannoli

Dans «L'apparition», Vincent Lindon incarne un journaliste qui enquête sur la véracité du témoignage d’une jeune fille affirmant avoir vu la vierge Marie.
Photo: MK2 Mile End Dans «L'apparition», Vincent Lindon incarne un journaliste qui enquête sur la véracité du témoignage d’une jeune fille affirmant avoir vu la vierge Marie.

Rarement le cinéma nous offre-t-il une proposition vraiment inédite, mine d’or pourtant et porte ouverte sur des réflexions nouvelles. Tel est le pari relevé par le Français Xavier Giannoli avec Une apparition, film à suspense théologique complexe, plutôt incompris dans son pays, mais ô combien fascinant.

« J’essaie d’une fois à l’autre de trouver des histoires originales, explique le cinéaste : celle d’un homme qui construit une route au milieu d’un champ [À l’origine], celle d’une femme qui ne sait pas chanter mais le fait pourtant [Marguerite]. Tous mes personnages possèdent une innocence qui s’oppose à la corruption du monde et finit par ébranler leurs pires détracteurs. Je me donne du mal pour brosser un contexte tout en montrant l’élan de ces êtres vers autre chose. »

En amorce à L’apparition, Giannoli a lu un article de journal qui traitait d’une enquête canonique sur des apparitions mariales à Medjugorje, en Bosnie-Herzégovine. Mais que sont ces enquêtes-là ? « Dans le cas d’apparitions présumées ou de guérisons inexpliquées, l’évêque choisit un historien ou un journaliste et demandant de mener une sorte d’enquête policière sur un fait surnaturel, précise-t-il. Imposture ou mystère ? Cette personne essaie de découvrir la vérité. La commission inclut souvent un théologien, un psychiatre, un médecin. L’Église préfère passer à côté d’une histoire vraie plutôt que d’entériner une imposture. »

Dans le film, le témoignage d’une jeune fille qui déclare avoir vu la vierge Marie dans son village du sud de la France provoque l’afflux des pèlerins et chatouille le Vatican.

« Avec l’écriture, la musique, les acteurs, on tâche de garder une impression de vérité. Le contact avec la réalité d’un fait divers aide à y parvenir. »

L’apparition crée une confrontation entre un journaliste, homme sceptique qui cherche des réponses raisonnées (Vincent Lindon), et la jeune voyante (Galatea Bellugi). « Le film offre un questionnement sur la foi. L’iconographie est chrétienne, mais la trame prend en charge le scepticisme. »

 

De l’ambiguïté du mysticisme

Xavier Giannoli, agnostique anxieux, expliquera avoir reçu une éducation chrétienne sans fanatisme. « Tous mes films portent la trace d’une foi en quelque chose qui peut sembler absurde. Ils témoignent aussi du doute existentiel. »

Le cinéaste est entré aux fins de sa recherche en contact avec des théologiens et des ecclésiastiques. Tout ce qui entoure l’enquête canonique demeure secret, mais il put approcher certains commissaires et assister à des interrogatoires de « voyants ».

Il a pris le chemin de Fatima. « Un père portait son petit garçon malade sur le dos, et qui pourrait juger ce père ? On rencontre dans ces pèlerinages des idolâtres et des dingues, des communiants sincères et des staliniens. L’Église et la foi posent des questions humaines, et c’est cette humanité que j’ai recherchée. Cette quête intime mène-t-elle quelque part ? »

À travers L’apparition, Giannoli a compris à quel point il était loin de l’institution catholique tout en sentant qu’une dimension dépassait cet enjeu. « À l’heure de perdre une personne qu’on aime, la question de la présence ou de l’absence de Dieu se pose. Dans le film, le reporter a perdu sa fille. Ça m’intéressait qu’un journaliste de guerre — figure de modernité — permette au spectateur de se faire une opinion sur des miracles affichés. J’ai choisi Vincent Lindon parce qu’il est très charnel, donc opposé au départ à l’univers spirituel. Ce rôle fut écrit pour son exigence et pour son aura d’homme qui refuse qu’on lui mente, mais finit par changer de regard sur le monde spirituel. »

Photo: MK2 Mile End Dans le film, le témoignage d’une jeune fille qui déclare avoir vu la vierge Marie dans son village du sud de la France provoque l’afflux des pèlerins et chatouille le Vatican.

La découverte de la jeune Galatea Bellugi en figure solaire de voyante l’a ébloui. « Elle porte une émotion et une grâce, cette jeune fille. Impossible de croire qu’elle puisse mentir. Durant un plan fixe du film, il s’est passé un truc. La lumière s’est levée au moment des apparitions et l’écran est devenu blanc. Cette prise-là, comme metteur en scène, fut un des plus étranges de ma vie. »

Une partie de L’apparition fut tournée dans un camp de réfugiés syriens au Moyen-Orient, créant la tension entre la quête de spiritualité et le respect de la vie chez ceux qui souffrent au loin.

La musique constitue un élément capital du film. « J’ai écrit le scénario en même temps qu’Arvo Pärt composait sa trame, précise Xavier Giannoli, car je voulais que la musique participe à la mise en scène. Il y a aussi un thème de Georges Delerue. Le résultat apparaît à la fois symphonique et dissonant. »

Xavier Giannoli se sent effrayé par la violence et la bêtise du monde moderne : « Ça m’a scandalisé qu’on lance des campagnes de tweets haineux contre Catherine Deneuve et qu’on fasse passer tous les musulmans pour des fanatiques. Le grand péché de l’ère moderne, c’est le mépris de l’invisible, de la rencontre avec sa vérité. »

Le film prendra l’affiche le 20 avril.

Cet entretien fut effectué à Paris dans le cadre des rendez-vous d’Unifrance.