Les contradictions d’un mythe

Les acteurs Debbie Lynch-White, Émile Proulx-Cloutier et Rose-Marie Perreault, qui interprète Denise Bolduc, une des premières filles du couple, ainsi que le réalisateur François Bouvier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les acteurs Debbie Lynch-White, Émile Proulx-Cloutier et Rose-Marie Perreault, qui interprète Denise Bolduc, une des premières filles du couple, ainsi que le réalisateur François Bouvier.

Mary Travers quitta sa Gaspésie natale à l’âge de 13 ans après que ses parents l’eurent embarquée à bord d’un train afin qu’elle aille gagner sa vie à Montréal. Mariée à Édouard Bolduc en 1914, elle se destinait comme la vaste majorité des femmes d’alors à devenir une mère au foyer. L’histoire (et la principale intéressée aussi) en décida autrement. C’est à présent comme d’une pionnière de la chanson d’ici qu’on se souvient d’elle. À l’affiche le 6 avril, La Bolduc revisite l’intimité du mythe.

C’est à la suite de l’invalidité momentanée de son époux que Mary, musicienne depuis l’enfance, en vint à monter sur scène. C’était, pour reprendre la formule consacrée, pour mettre du pain sur la table. « C’était une mère de famille et épouse qui est devenue chanteuse, et non l’inverse, explique le réalisateur François Bouvier (Histoires d’hiver, Paul à Québec). Cela, dans un contexte social où on parle des suffragettes, de Thérèse Casgrain ; ce n’est pas un film sur le féminisme, mais des enjeux féministes font partie du cadre dramatique. »

À cet égard, François Bouvier précise que selon lui, La Bolduc « n’était pas tant féministe sans le savoir que sans le vouloir ». « Elle pouvait chanter des choses très conservatrices. C’est une femme qui a pris la parole dans les années 1930, ce qui était très, très rare. C’était une femme — et je le dis sans connotation péjorative — issue du petit peuple, qui parlait de sa réalité, de la vie qu’elle observait autour d’elle. Une blogueuse avant son temps. L’élite intellectuelle la méprisait et l’Église la condamnait, mais prenait sa part des recettes des spectacles. Les biographies sont contradictoires, mais il en émerge une vie exemplaire, à la fois magnifique et tragique. »

Par nécessité

Debbie Lynch-White, découverte dans Unité 9, renchérit à propos de l’absence de velléités artistiques du personnage. « Ce n’était pas un désir de gloire qui la motivait, c’était l’impératif de nourrir ses enfants. Elle s’est retrouvée à devoir “porter les culottes”, à être le pourvoyeur de la famille. Les femmes de cette époque-là ne faisaient pas ça, c’était mal vu. Elles n’avaient pas le luxe d’avoir des carrières, encore moins dans le monde du spectacle. Elle a défoncé des portes, mais par nécessité. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon Debbie Lynch-White, qui incarne La Bolduc, ce n’était pas un désir de gloire qui motivait la chanteuse, c’était l’impératif de nourrir ses enfants alors que son mari était momentanément invalide.

Il ne lui en fallut pas moins toute une force de caractère. Selon la comédienne, Mary était coincée, comme assise entre eux chaises. « Elle le dit à sa fille, après le premier spectacle : “Ressentir quelque chose comme ça, c’est pas catholique.” Elle était pleine de contradictions, car elle croyait en l’Église, au mariage, aux valeurs de l’époque. D’ailleurs, elle détestait le surnom “La Bolduc” et insistait pour qu’on l’appelle Madame Édouard Bolduc, et c’est ce qui était sur ses affiches. »

Elle jongla ainsi avec ce conflit intérieur, entre culpabilité de ne pas être auprès des siens et plaisir éprouvé à chanter, à écrire et à composer, note la comédienne.

Une place au panthéon

Émile Proulx-Cloutier, qui incarne Édouard Bolduc, voit dans La Bolduc une pionnière qui n’a pas encore reçu toute la reconnaissance qui lui est due. « Récemment, on avait cette discussion dans les médias sur la parité en musique. C’est fou parce que, avant tous les grands artistes qu’on associe spontanément au panthéon de la chanson québécoise, des hommes, eh bien il y a cette femme ! Des auteurs-compositeurs-interprètes gars avant ou en même temps qu’elle, il n’y en a pas. C’est elle, la première. L’Abraham de la chanson québécoise, c’est elle. C’est pas mauvais de se le faire rappeler. »

Pour moi [La Bolduc], c’est aussi gros que ce qu’a fait Michel Tremblay au théâtre : on a droit au joual, on a droit à nos histoires, on a droit à notre son. Ça devrait être une évidence dans notre panthéon musical.

Au passage, Émile Proulx-Cloutier mentionne un article du Devoir sur les cinq meilleurs albums créés par des femmes. « Il n’y a pas un mot sur La Bolduc. Elle n’existe pas. Je ne dis pas que c’est la plus grande, mais c’est malade ce qu’elle a fait. Même au point de vue de l’hybridation : elle a pris des reels irlandais, de la turlute gaspésienne, des façons d’écrire dans un piétage de huit pieds très chanson française, avec une langue très québécoise, à parler du réel immédiat… Pour moi, c’est aussi gros que ce qu’a fait Michel Tremblay au théâtre : on a droit au joual, on a droit à nos histoires, on a droit à notre son. Ça devrait être une évidence dans notre panthéon musical. »

À la décharge de celles qui se sont prêtées à ce difficile exercice, La Bolduc a oeuvré avant l’avènement de l’album 33 tours comme support canonique en musique populaire. D’où son absence de la liste du Devoir.

Point de bascule historique

Lorsqu’il parle de son propre personnage, le comédien (et homme-orchestre) utilise comme sa partenaire le terme « contradiction », matière dramatique par excellence. « Ce monsieur-là perd ses repères, car il est à l’avant de l’histoire. Il est aux premières loges d’un changement qui ne va secouer le Québec que dans 15-20 ans. Il n’est pas préparé. Sans travail, sans argent à ramener à la maison, qui est-il, en 1932 ? Il est atteint dans son identité profonde. »

Émile Proulx-Cloutier se réjouit en outre que le film sorte à ce moment-ci, estimant que son propos a des échos actuels. « Lors du tournage, #MeToo ne s’était pas passé. Ce n’est pas directement le sujet du film, mais ça aussi, c’est un grand bouleversement, une révolution du rapport femmes et hommes. Certains hommes se demandent : “Comment je fais, comme gars, si je veux approcher une fille ?” Question de base qu’on ne se posait pas, avant. De la même manière, Édouard se demande “à quoi je sers, maintenant ?” Il n’avait pas la réponse, parce qu’il était pile sur le point de bascule de l’histoire. Et il y en a encore, aujourd’hui, des hommes en Occident qui vont admettre autour d’une bière préférer que leur conjointe gagne moins qu’eux. Ça part d’où, ça ? Quel génome, quel chromosome conserve ça ? Pourquoi c’est encore là ? »

Les mentalités qui évoluent lentement car ployant sous le poids des siècles ? Quoi qu’il en soit, il ne faut pas désespérer. Comme le chantait La Bolduc : « Ça va v’nir puis ça va v’nir, mais décourageons-nous pas. »


Pour moi [La Bolduc], c’est aussi gros que ce qu’a fait Michel Tremblay au théâtre : on a droit au joual, on a droit à nos histoires, on a droit à notre son. Ça devrait être une évidence dans notre panthéon musical.