«Marvin ou la Belle éducation»: échapper à son destin

La réalisatrice française Anne Fontaine lors de la présentation de son film «Marvin ou la Belle éducation», au 74e Festival du film de Venise, en Italie
Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse La réalisatrice française Anne Fontaine lors de la présentation de son film «Marvin ou la Belle éducation», au 74e Festival du film de Venise, en Italie

Depuis plus de 25 ans, elle fait partie du paysage cinématographique français. Ancienne danseuse, cinéaste d’une quinzaine de longs métrages, dont le lancinant Entre ses mains et les plus populaires Nettoyage à sec et Coco avant Chanel, Anne Fontaine prend aussi des chemins de traverse.

Réalisatrice éclectique et souvent inspirée, attachée à décrire la différence, elle est de retour avec Marvin ou la Belle éducation, qui prend l’affiche ici vendredi prochain.

Le film tire sa source du roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis, sur l’enfance difficile d’un campagnard harcelé à cause de ses allures efféminées, que des rencontres inspirantes conduiront à Paris.

Avec son coscénariste Pierre Trividic, Anne Fontaine précise s’être emparée du récit pour l’entraîner ailleurs. « J’ai été inspirée par cette histoire d’un garçon qui échappe à son destin, dit-elle. Le livre s’arrêtait à l’adolescence du jeune homme. Le reste du film relève de notre imagination. »

L’action démarre dans la France profonde d’un village des Vosges, chez les Bijou, dans un milieu alcoolique aux racines homophobes et racistes. « Nous n’avons pas jugé ces personnages. Leurs comportements et leurs propos, souvent odieux, sont nés de l’inculture. Une de mes grand-mères ressemblait aux Bijou, et je connaissais ces expressions de l’homophobie et des préjugés contre les étrangers. J’ai mis dans le film une partie de mon propre itinéraire autodidacte. »

Marvin est incarné par deux acteurs : le petit Jules Porier, puis le remarquable Finnegan Oldfield, que la réalisatrice avait admiré dans Les cowboys, de Thomas Bidegain. « J’aimais son charisme, sa fragilité, comme j’appréciais la grâce naturelle de Jules Porier. Il a fallu travailler leurs ressemblances, les teindre en roux. »

Dans la première partie du film, Marvin se trouve en butte au harcèlement à l’école. « Rien n’est plus cruel que des enfants entre eux, estime Anne Fontaine. Ses parents ne se préoccupent pas des sentiments de ce garçon sensible. Il est laissé à lui-même jusqu’à ce qu’une éducatrice (Catherine Mouchet) lui offre, à travers le théâtre, la possibilité de vivre autrement. La rencontre avec des pygmalions est parfois vitale. »

Plus tard, à Paris, Marvin trouvera, entre autres mentors, Isabelle Huppert, jouant son propre rôle. « Quand vous pensez à une icône française de théâtre et de cinéma, son nom apparaît. Elle surgit dans cette histoire comme la fée d’un conte. »

Anne Fontaine avait déjà tourné avec la rousse interprète une comédie, Mon pire cauchemar, qui se laissait oublier. « Je lui ai écrit : “Tu vas lire un scénario avec pour toi un type de rôle que tu ne referas jamais”. Isabelle a ri, accepté et joué sa partition avec une grande générosité. »

Éduquer ses parents

Dans les Vosges, Anne Fontaine a découvert un village abandonné avec une maison qui lui est apparue pleine de poésie. « C’est beau, les Vosges. L’horreur ne vient jamais des paysages. »

Au cours de ses recherches, elle a rencontré bien des Bijou. « J’ai vu la désertification des villages, avec 60 % des parents au chômage, alcooliques. Au collège où fut tourné Marvin, il y avait des cas très durs de harcèlement, mais un éducateur poussait les jeunes vers la poésie. Ça m’a touchée. On peut changer par l’art une situation paroxystique. »

La cinéaste cherchait à montrer comment les deux âges de Marvin se nourrissaient l’un de l’autre. « Le petit regarde le jeune homme qu’il est devenu. La famille chemine à sa suite aussi. Elle n’est pas figée dans ses positions d’hier. Le père, qui a eu une histoire équivoque avec un Arabe, peut prononcer le mot gai. Ça prenait un acteur d’une humanité profonde, comme Grégory Gadebois, pour incarner cet homme qui apprend à s’ouvrir et à donner, grâce à l’évolution de son fils. Oui, il est possible d’éduquer ses parents. »

Anne Fontaine se déclare aujourd’hui portée vers l’espérance, n’estimant pas que la vie était mieux autrefois. « Je pense qu’on peut faire un film avec optimisme, car il est possible de braver son destin en allant vers les porteurs de lumière. On est chanceux de vivre à une époque qui permet d’emprunter plusieurs chemins. »

*Cet entretien s’est effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.