«Nothingwood»: des navets dans le désert

Rien, pas même les conflits guerriers qui mettent sa patrie à feu et à sang depuis des décennies, n’empêche Salim Shaheem de se faire son cinéma.
Photo: Gloria Films Rien, pas même les conflits guerriers qui mettent sa patrie à feu et à sang depuis des décennies, n’empêche Salim Shaheem de se faire son cinéma.

En Afghanistan, Salim Shaheem est une star. Adulé des uns, moqué des autres, l’acteur, réalisateur et producteur éprouve pour le septième art un amour inversement proportionnel à son talent. Avec 110 films au compteur, improbables récits d’aventures et d’amour tournés à la va-comme-je-te-pousse sur des scénarios improvisés, l’exubérant personnage fait rêver bon nombre de ses compatriotes, y compris les talibans qui regardent ses films en cachette.

Fascinée par ce phénomène inexplicable, la documentariste Sonia Kronlund l’a suivi durant une semaine à travers l’Afghanistan alors que Shaheem, entouré de sa troupe d’acteurs pas plus talentueux que lui, s’apprêtait à tourner son 111e film. Ce qu’elle dévoile dans Nothingwood, expression du cru du Ed Wood afghan dépasse par moments l’entendement.

Rien, pas même les conflits guerriers qui mettent sa patrie à feu et à sang depuis des décennies, n’empêche Salim Shaheem de se faire son cinéma. D’un village à l’autre, il parvient à développer instantanément une complicité avec les habitants, qui le connaissent pour avoir vu ses films à la télé ou sur DVD, s’assurant de pouvoir tourner à sa guise.

Alors qu’il entraîne son petit monde à Bâmyân, sur les lieux mêmes où s’érigeaient les bouddhas géants détruits par les talibans, le cinéaste amateur convainc l’armée de l’aider à tourner des scènes inspirées de ses exploits héroïques lorsqu’il était lui-même un simple soldat. À l’instar des figurants recrutés au gré de ses déplacements, les militaires ne sont pas peu fiers de jouer leurs propres rôles. Pendant ce temps, la caméra croque la beauté glorieuse du paysage afghan, sa lumière aveuglante et les traces laissées par la guerre.

Aussi discrète que Shaheem est flamboyant, Sonia Kronlund se fait le témoin presque silencieux des magouilles du réalisateur. Chantant, dansant, exécutant ses propres cascades, carburant aux applaudissements de ses admirateurs, le cinéaste fait figure de despote sympathique dans ce portrait sans fard qu’esquisse la documentariste. Tandis qu’elle l’interroge sur son rapport à l’art, à la création, à l’inspiration, l’homme pérore et, bientôt, les limites de sa pensée se font sentir.

Salim Shaheem balance alors quelques questions à Sonia Kronlund afin de confronter ses propres croyances à ses valeurs occidentales. Respectueuse, elle lui renvoie ses questions. Alors qu’il affiche des airs de supériorité à l’endroit de son interlocutrice, on regrette qu’elle n’ait pas insisté pour questionner davantage sur le rôle de la femme cet homme qui n’hésite pas à exhiber les charmes de son actrice, mais qui refuse catégoriquement que ses deux épouses paraissent à l’écran.

Au-delà de cette incursion privilégiée dans les coulisses de l’industrie cinématographique afghane, Nothingwood s’avère une ode tendre et vibrante à la résilience. Si l’ensemble tourne parfois à vide, cette réalisation modeste, tournée dans la bonne humeur, la convivialité et des conditions parfois hasardeuses, traduit une volonté inébranlable de créer et d’offrir un monde meilleur.

Nothingwood

★★★ 1/2

Documentaire de Sonia Kronlund. France, 2017, 85 minutes. V.O.s.-t.f. : Cinémathèque québécoise. V.O.s.-t.a. : Cinéma du Parc