«Unsane»: téléphone en folie

Sawyer Valentini (Claire Foy) fuit un homme déséquilibré amoureux d’elle.
Photo: 20th Century Fox Sawyer Valentini (Claire Foy) fuit un homme déséquilibré amoureux d’elle.

Appelons ça le syndrome Charles Aznavour : ces artistes clamant haut et fort leur départ à la retraite pour mieux revenir. Steven Soderbergh nous a fait le coup, visiblement incapable de tirer un trait définitif sur une carrière de cinéaste où il cumule depuis longtemps d’autres rôles, dont ceux de monteur et de directeur photo, sous pseudonymes : Mary Ann Bernard et Peter Andrews, les noms de ses parents.

Celui qui a revisité l’univers de Franz Kafka y revient toujours un peu dans ses films labyrinthiques et inquiétants où la peur apparaît souvent comme la seule conseillère (Contagion, Side Effects). Il en rajoute une couche dans Unsane, production quasi clandestine tournée à l’aide d’un iPhone ; Soderbergh n’est pas le premier, Sean Baker étant passé par là avec Tangerine, porté aussi par un sentiment d’urgence de capter des personnages excessifs et désorientés.

Sawyer Valentini (Claire Foy, couronnée par le succès de la série The Crown) a d’ailleurs de bonnes raisons d’être perturbée, fuyant un homme déséquilibré follement amoureux d’elle. Quitter Boston, être protégée par un ordre de la cour et refaire sa vie quelque part en Pennsylvanie rien n’y fait : elle le voit partout, elle le craint, et après une crise de panique avant une partie de jambes de l’air avec un étranger rencontré grâce à son téléphone, elle décide d’entreprendre une démarche thérapeutique dans un établissement dont la décoration beige aurait déjà dû l’alerter.

Sans crier gare, la voilà internée dans ce lieu où la Louise Fletcher de Vol au-dessus d’un nid de coucou a fait des émules, une situation d’autant plus oppressante qu’elle croit reconnaître son bourreau mental (Joshua Leonard) parmi le personnel.

Entre des alliés circonstanciels, dont sa mère (Amy Irving), un camarade d’infortune plutôt zen (Jay Pharoah, ici la voix de la raison) et quelques rivaux prévisibles (Juno Temple en tigresse de service), un doute persiste, mais avec une intensité relative : cette analyste financière à l’assurance fissurée imagine-t-elle le pire, ou est-elle véritablement au coeur d’un cauchemar bien orchestré ? Dans un pays où l’on enferme des patients pendant sept jours pour profiter des largesses des compagnies d’assurance — un scandale récemment mis au jour —, elle a bien raison de sombrer dans un chaos digne des meilleurs films de série B.

Unsane en affiche pratiquement tous les contours, avec bien sûr la touche Soderbergh, son énergie contagieuse, son empreinte visuelle singulière. Dans un désir manifeste de filmer avec la même fébrilité que ses personnages déséquilibrés, son iPhone devient à la fois son meilleur allié et son pire ennemi, sacrifiant les nuances des éclairages à la liberté de mouvement, faisant virevolter son appareil pour camoufler les incohérences d’une intrigue ni haletante ni complexe. Est-ce pour cette raison qu’il appelle à la rescousse une star de sa filmographie pour une apparition où il précise, sans subtilité, qu’un téléphone intelligent peut parfois être notre pire ennemi ?

Après le ludique Logan Lucky, sorte d’Ocean’s 11 du prolétariat, Unsane signale sans aucun doute son retour, mais de manière plus bruyante que fracassante.

Unsane

★★ 1/2

Thriller de Steven Soderbergh. Avec Claire Foy, Joshua Leonard, Juno Temple, Amy Irving. États-Unis, 2018, 97 minutes.