«Le brio»: l’art de ne pas voir

La distribution du film convainc, Camélia Jordana et Daniel Auteuil en tête.
Photo: AZ Films La distribution du film convainc, Camélia Jordana et Daniel Auteuil en tête.

Une étudiante maghrébine issue de la banlieue devient championne oratoire grâce aux enseignements d’un professeur de droit cynique porté sur la provoc raciste. C’est en somme l’argument de la comédie dramatique Le brio, d’Yvan Attal, qui n’emprunte pas tant au mythe de Pygmalion qu’au délicieux film de 1982 L’éducation de Rita, dans lequel un professeur alcoolo et, oui, cynique, se prend de sympathie pour une coiffeuse inscrite en littérature. Dans les deux cas, l’idéalisme de l’élève ravive la flamme du maître.

Elle s’appelle Neïla Salah (Camélia Jordana), elle habite Créteil, et elle est arrivée en retard au cours de Pierre Mazard (Daniel Auteuil), ancienne légende du Barreau dont le goût pour la polémique s’accorde mal avec le climat de rectitude ambiant. Sa philosophie ? « Ce qui compte, c’est avoir raison. La vérité, on s’en fout. »

Après avoir humilié Neïla avec des propos racistes et d’ordre vestimentaire, Pierre consent à la préparer pour un prestigieux concours oratoire, l’initiant à Rabelais, Schopenhauer et cie. Cela, afin de s’éviter un conseil de discipline, motif peu noble (et une commodité dramatique pour le troisième acte) qu’il cache à la principale intéressée. Laquelle, il va sans dire, révèle des dons extraordinaires au contact du prof qui n’est finalement pas un vieux facho.

Ces illustres messieurs

Édifiant et « feel-good », Le brio ? Oui et non. Ce qui était irrésistible en 1982, alors que Julie Walters assénait sa truculence à un Michael Caine revenu de tout, passe moins bien en 2018. Dans cette variation d’un air connu qu’est Le brio, un paternalisme, d’autant plus lourd qu’il est inconscient, prévaut. En effet, s’il aborde l’enjeu du racisme dans son scénario coécrit à quatre, Yvan Attal (Ma femme est une actrice) semble complètement aveugle à celui du sexisme.

C’est apparent d’entrée de jeu, avec ce montage d’entrevues de Claude Levi Strauss, Serge Gainsbourg, Jacques Brel et Romain Gary venant mettre la table pour la préoccupation centrale du film, à savoir l’importance des mots et des débats d’idées comme fondements d’une humanité qui se délite sous les assauts de l’incurie, mal endémique. Grosso modo.

Que des messieurs, donc, illustres, certes… Aucune archive audiovisuelle de Simone de Beauvoir, de Marguerite Duras ou de Benoîte Groult n’était disponible pour introduire ce qui se veut le récit d’émancipation d’une jeune femme ?

Héroïne inspirante

Une jeune femme dont même un proche croit d’emblée vaines les ambitions, insistant pour dire qu’elle n’a « pas le bon nom » pour réussir dans ce monde-là. Neïla fera évidemment mentir tout le monde à force de détermination et d’intelligence. Elle est une héroïne inspirante, pas de doute là-dessus, et interprétée qui plus est avec un mélange conquérant d’aplomb et de vulnérabilité par Camélia Jordana, désignée Révélation aux César.

Autre atout : la composition impeccable de Daniel Auteuil, très en forme. L’ensemble de la distribution convainc d’ailleurs, quoique le soupirant de Neïla, Mounir, a davantage valeur de fonction narrative que de personnage tridimensionnel.

Quant à la réalisation d’Attal, elle fait dans l’esthétisme creux, voire dans la grandiloquence, approche que le cinéaste aura peut-être confondue avec le thème du film : l’éloquence.

Le brio

★★ 1/2

Comédie dramatique d’Yvan Attal. Avec Camélia Jordana, Daniel Auteuil, Yasin Houicha, Jean-Baptiste Lafarge, Nozha Khouadra. France, 2017, 95 minutes.