Festival Regard: le glas du vidéoclip n’a pas sonné

Les cinéastes Jeremy Comte et Baz, samedi, à Saguenay
Photo: Sophie Gagnon-Bergeron / Canopée Les cinéastes Jeremy Comte et Baz, samedi, à Saguenay

Au festival Regard, on célèbre le court métrage. Normal que l’on s’intéresse également au vidéoclip, qui est après tout aussi cela : une forme de court métrage. À la fois école et exutoire créatif, le vidéoclip vit de profonds bouleversements au Québec, le financement de son industrie s’étant presque entièrement délitée depuis le printemps dernier. Pour en parler, Regard a organisé samedi la table ronde L’état actuel du vidéoclip. Les cinéastes Jérémy Comte, dont le court métrage Fauve a ébloui en ouverture après son prix spécial du jury à Sundance, et Baz, dont le court Ville Platte avait sa première le jour même, étaient de la discussion. Tous deux ont signé de nombreux vidéoclips.

Pour mémoire, le retrait des fonds Vidéoclips musicaux de Remstar et MuchFACT de Bell Média sont les principales causes de la crise. La majorité du financement de l’industrie du vidéoclip passait par-là. Or, d’entrée de jeu, Baz nuance le trait.

« Je crois que l’industrie du vidéoclip en arrache, mais pas le vidéoclip en tant que tel. Je trouve ça plate, ces coupes, bien sûr. Au Québec, on a cette particularité qu’en culture, rien ne fait d’argent. Les subventions sont nécessaires, et c’est dommage que cet argent-là ne soit plus disponible, mais ça ne va pas tuer le vidéoclip. »

De poursuivre Baz, qui a notamment collaboré avec Klô Pelgag, Alaclair Ensemble et Bernard Adamus : « C’est plus la maison de production, la structure, qui est ébranlée. Et là, les maisons, les labels, vont devoir remettre la main dans leur poche, ce qu’elles avaient un peu arrêté de faire. Le clip que je viens de réaliser, la maison de disque a déboursé 15 000 dollars. Il existe d’autres subventions, d’autres alternatives. On va continuer. »

Sélection naturelle

Au passage, Baz précise que l’enrichissement est de toute façon rarement au rendez-vous pour les artisans en ce domaine. « Je n’ai jamais vraiment fait d’argent avec ça ; j’ai presque toujours réinvesti mon salaire pour faire un meilleur vidéoclip. Ceux dont je suis le plus fiers, j’ai dû les tourner avec 500 dollars. »

Même son de cloche du côté de Jérémy Comte, qui a entre autres travaillé avec Daniela Andrade et Aliocha.

« Moi non plus je n’ai jamais vraiment pris de cachets : je les ai réinvestis. En même temps, je ressens ces coupures-là parce que mes clips nécessitent souvent certains moyens ; je raconte des histoires en étant beaucoup dans un visuel recherché, un symbolisme, un travail sur la couleur, et ça coûte des sous. Donc oui, ça affecte ce volet de ma pratique. Mais comme dit Baz, l’industrie va s’ajuster, je pense. »

Un autre « ajustement » qu’entrevoit Jérémy Comte concerne le nombre, décroissant estime-t-il, de cinéastes qui viendront au vidéoclip. Ce qui n’est pas nécessairement mauvais :

« Y’a des cinéastes qui appliquaient sur des bourses pour qui le clip était un moyen d’obtenir une bourse. Le clip était accessoire. Là, c’est peut-être juste les cinéastes qui veulent réellement réaliser des vidéoclips qui vont s’y intéresser. Des gens qui sont accros au clip, comme Baz et moi. Une sorte de sélection naturelle. »

Possibilités uniques

On les écoute, et l’on songe davantage à un changement de paradigme qu’à une catastrophe annoncée. L’avenir le dira. Dans l’intervalle, Jérémy Comte et Baz vont continuer de tâter de cette forme leur offrant des possibilités que ni le court, ni le long métrage ne sauraient satisfaire.

Baz, qui confie s’amuser avec une caméra depuis l’âge de 17 ans, évoque à cet égard la rapidité d’exécution et de présentation :

« Tu as une idée, tu la réalises vite, tu testes des affaires et tu as une réponse quasi immédiate quant au résultat. Le clip te donne la chance d’essayer des choses sans trop réfléchir. En ce qui me concerne, y’a des moments pour la réflexion, et y’a des moments pour l’action. En étant trop dans la réflexion, tu ne fais pas assez, et c’est souvent en faisant que tu peux ensuite voir émerger du sens, comprendre de quelle manière chaque essai s’inscrit, disons, dans une démarche plus large. Où tu veux aller ? Qu’est-ce que tu veux construire ? »

Fenêtre d’expérimentation

Baz évoque en outre un processus essentiel d’essai-erreur et l’occasion de produire du contenu signifiant avec peu de moyens. Des propos qui trouvent là encore écho dans ceux de son confrère.

« C’est une fenêtre d’expérimentation unique qui donne l’opportunité de fusionner cinéma et musique, résume Jérémy Comte. Le vidéoclip est une oeuvre musicale et cinématographique qui ne ressemble à rien d’autre : c’est un art en soi. C’est du court, mais complètement adapté à la musique. C’est très ancré en moi. Ma copine est musicienne, on s’est rencontrés sur un vidéoclip… Je vais toujours en réaliser et trouver des moyens d’en réaliser. Même dans le long métrage que j’écris, la musique joue un rôle prépondérant. »

D’un âge d’or à l’autre

Autre motif d’angoisse pour l’industrie, la décision du CRTC de lever l’obligation pour les chaînes Musique Plus et MusiMax de présenter des vidéoclips, pourtant, en bonne partie, leur raison d’être originelle. Avec la migration des publics, le modèle est devenu désuet.

C’est que, comme le signalent Jérémy Comte et Baz, le mode de diffusion et de consommation du vidéoclip a évolué et s’est déplacé vers d’autres plateformes. Tous deux citent Youtube, qu’ils fréquentent assidûment.

Lorsqu’on les interroge sur l’âge d’or du vidéoclip que plusieurs situent autour du milieu des années 1980 jusqu’au milieu des années 1990 environ, au faîte de la popularité d’une chaîne comme MTV, inspiration justement de MusiquePlus et MusiMax, les deux cinéastes sourient.

« J’ai pourtant l’impression qu’il se tourne plus de clips maintenant. Ce qui se fait partout… Y’a du stock brillant. Moi, je ne serais pas surpris que dans vingt ans, on place l’âge d’or du vidéoclip à cette époque-ci », conclut Baz. À ses côtés, Jérémy Comte opine silencieusement.

Pour ce qui est de l’âge d’or, l’histoire saura bien se prononcer. Quant à la pérennité de la forme, à voir la passion qui anime ces deux-là, il est clair que le glas n’a pas encore sonné pour le vidéoclip au Québec.

François Lévesque est à Saguenay à l’invitation du Festival Regard.