L'expérience du film à microbudget au Festival Regard

«Le microbudget, ça représente beaucoup de rires et beaucoup de larmes», résume la productrice Katerine Lefrançois dans la foulée du succès du film «Les faux tatouages».
Photo: Festival Regard «Le microbudget, ça représente beaucoup de rires et beaucoup de larmes», résume la productrice Katerine Lefrançois dans la foulée du succès du film «Les faux tatouages».

Depuis quelques années, un nouveau programme de financement de Téléfilm, Talents en vue, permet aux cinéastes émergents de montrer de quoi ils sont capables. Mais attention : la débrouillardise est requise. En effet, il s’agit de productions à microbudgets. Cette année, le festival Regard est l’hôte d’une table ronde intitulée Étude de cas : Talents en vue, lors de laquelle deux équipes témoigneront de leurs expériences respectives en la matière. La productrice Katerine Lefrançois, du film Les faux tatouages, à l’affiche, et l’actrice-réalisatrice Denise Bouchard, qui vient de tourner Pour mieux t’aimer, en seront. Propos croisés.

Qu’entend-on par « microbudget » ? Une somme de 125 000 $ environ est allouée, avec l’obligation de livrer le film en un an dès réception de la lettre de financement.

« Le microbudget, ça représente beaucoup de rires et beaucoup de larmes », résume Katerine Lefrançois, rayonnante depuis le succès du film Les faux tatouages.

Pour mémoire, on y relate l’amour spontané, sur fond d’été montréalais, qui se fait jour entre un tout jeune homme ténébreux et une jeune femme extravertie.

Pascal Plante en a signé le scénario, la réalisation et le montage. « Il a aussi fait les affiches, créé les sous-titres pour les festivals et participé à la conception sonore », précise la productrice Katerine Lefrançois, complice depuis les études.

Savoir tout faire

Réalisé à Caraquet, au Nouveau-Brunswick, Pour mieux t’aimer conte pour sa part une histoire de famille tissée de drames et de secrets, avec une femme disparue depuis trente ans dont le fantôme hante encore fils et mari. Denise Bouchard l’a écrit, coréalisé et coproduit.

Dans un cas comme dans l’autre, on note la multiplicité des chapeaux portés par tout un chacun.

Photo: Festival Regard «Faire un film, ça ne se résume pas à prendre une caméra et à partir filmer ton histoire», précise l'actrice-cinéaste Denise Bouchard.

« Je me suis aussi occupée en partie des costumes et coiffures… se souvient Denise Bouchard. Il fallait tout faire. Avec Gilles Doiron, qui coréalise et coproduit, on s’est divisé les tâches pendant le tournage : lui se chargeait de tout ce qui est technique et moi, de tout ce qui était artistique, direction d’acteurs… On est de deux générations, lui jeune et moi d’une autre époque, mais on s’est complétés et ça s’est merveilleusement bien passé. Il fallait ! Un tournage de 19 jours, en plein hiver dans le nord du Nouveau-Brunswick : faut être complètement fêlés pour se lancer là-dedans ! C’était un pari risqué. Quelle aventure ! »

Un travail fou

Si Pour mieux t’aimer entre dans sa période de postproduction, Les faux tatouages en est quant à lui à l’étape du rayonnement après avoir glané des prix au Festival du nouveau cinéma, à Slamdance, sans parler de sa sélection à Berlin.

« C’est génial, ce qui se passe, confie Katerine Lefrançois. Mais ç’a été un travail fou pour en arriver là. L’aspect plus difficile dont il faut quand même être conscient, c’est que se consacrer pendant trois ans [entre la conception et la production] à un film à microbudget, ça représente aussi un sacrifice : mon salaire, je ne l’ai pas encore vraiment vu. »

Même en bonifiant le budget à 250 000 $ au moyen de divers crédits d’impôt et ententes pour paiements de salaires en différé, c’est, pour reprendre la formule consacrée, « des peanuts ». D’où ce prérequis de débrouillardise.

« Je ne sais pas si, en soi, le programme est réaliste compte tenu de tout ce qu’implique la fabrication d’un film, poursuit Katerine Lefrançois. Je reste super reconnaissante, mais j’ai un petit bémol de ce côté-là. On fait ça pour la passion, pas pour l’argent, mais on veut payer les artisans, tout le monde, décemment. Ce que je sais, c’est que Les faux tatouages existe parce que les techniciens ont donné beaucoup et parce que les acteurs ont donné beaucoup. »

De renchérir Denise Bouchard : « Faire un film, ça ne se résume pas à prendre une caméra et à partir filmer ton histoire. Avec Gilles, en recevant le OK de Téléfilm, on sautait de joie. Puis, à mesure qu’on a pris conscience de tout ce qui entre en ligne de compte — les assurances, la logistique, le volet comptabilité, l’administration, etc. —, on est revenus sur terre. D’ailleurs, c’est une école incroyable, ce programme. Ça t’oblige à faire tes devoirs, et ça en vaut la peine. Pour mieux t’aimer est le quatrième film tourné en Acadie. Le quatrième ! C’est le premier qui n’est pas une coproduction ; qui a recourt à une équipe exclusivement acadienne. Pour les minorités canadiennes, ce programme-là est indispensable. »

Carte de visite

Indispensable pour les voix minoritaires, et aussi pour celles qui essaient de se faire entendre pour la première fois.

« Avant, c’était presque impossible pour les cinéastes de la relève de faire un premier film, note Katerine Lefrançois. Pour poser sa candidature au programme de budgets à 1,5 million, il fallait avoir déjà fait un film distribué en salle. Mais comment faire un premier film si on te demande en quelque sorte d’en avoir déjà fait un ? »

Selon elle, le microbudget comble ainsi un manque en permettant à des cinéastes débutants et à des productrices émergentes comme elle de faire leurs preuves tout en se dotant d’une carte de visite.

« C’est pas parce que tu “commences” que tu n’es pas capable de livrer. Mieux : c’est pas parce que tu commences que tu n’es pas capable de te démarquer », conclut Katerine Lefrançois.

Considérant ce qu’elle vient d’accomplir avec son ami Pascal Plante, on ne peut qu’acquiescer.

Notre journaliste est à Saguenay à l’invitation du festival Regard.