«Foxtrot»: Samuel Maoz dans la danse de la polémique

Dans «Foxtrot», la perplexité des jeunes soldats devant une mission aux contours absurdes semble manifestement nourrie des réflexions, et des expériences, du cinéaste.
Photo: Métropole Films Distribution Dans «Foxtrot», la perplexité des jeunes soldats devant une mission aux contours absurdes semble manifestement nourrie des réflexions, et des expériences, du cinéaste.

Ses détracteurs, surtout en Israël, doivent s’en réjouir : Samuel Maoz tourne peu, très peu. Au bout du fil de son domicile de Tel-Aviv, il me fait la promesse d’être « un peu plus rapide la prochaine fois ». Le tout sur un ton pince-sans-rire.

Il est vrai que le cinéaste préfère prendre son temps, car si le cinéma est pour lui une nécessité, voire une course à obstacles, travailler dans l’urgence ne l’intéresse pas. Huit années se sont écoulées entre Lebanon (2009), son premier long métrage de fiction, et maintenant Foxtrot (2017), deux radiographies exceptionnelles des tourments de la société israélienne qui lui valent chaque fois une reconnaissance internationale, et la consécration au Festival de Venise : Lion d’or accordé au premier, Lion d’argent au second.

Photo: Domenico Stinellis Associated Press Samuel Maoz

Lebanon avait attiré l’attention, et une pluie d’injures à l’égard de son créateur, pour le portrait implacable qu’il avait esquissé d’un groupe de soldats enfermés dans un char d’assaut lors de l’invasion israélienne du sud du Liban en juin 1982, une opération surnommée Paix en Galilée. Ses partis pris esthétiques et narratifs étaient assumés : ni les personnages ni la caméra ne sortaient du char d’assaut. Une situation claustrophobique et traumatisante qu’il a lui-même vécue à l’époque de son service militaire alors qu'il était âgé de 20 ans. Il porte encore le souvenir douloureux du premier homme mort sous ses balles…

L’armée, ses lois et ses rituels occupent encore une bonne place dans son deuxième film, toujours imprégné de cette posture claustrophobique, mais moins radicale. Récit structuré en trois parties distinctes, « comme dans une tragédie », précise le cinéaste, Foxtrot élabore une curieuse danse où les personnages semblent faire du surplace, qu’ils soient confinés dans leur appartement de Tel-Aviv ou dans un poste de contrôle au milieu du désert. Le choc est d’abord grand pour des parents apprenant que leur fils, contraint d’effectuer son service militaire, serait mort au combat. Or, coup de théâtre, les autorités militaires ont confondu les noms…

Ce n’est pas le seul revirement que Samuel Maoz propose dans ce qu’il qualifie d’« allégorie », scrutant à la fois la désintégration d’un couple et l’absurdité de la guerre. Des audaces poétiques qui lui vaudront les foudres du gouvernement de Benjamin Nétanyahou, et tout particulièrement de la ministre de la Culture Miri Regev, se réjouissant ouvertement que Foxtrot n’ait pas été sélectionné dans la catégorie Meilleur film en langue étrangère à la dernière remise des Oscar — il avait été choisi pour y représenter Israël.

« Elle m’a qualifié de traître, mais elle n’a pas pris la peine de voir le film », affirme le cinéaste, reconnaissant que ses hauts cris « ont attiré beaucoup de gens dans les salles, ce qui n’était pas une mauvaise chose ». Il admet toutefois avoir eu peur pour sa sécurité et celle de sa famille, certaines menaces laissant planer le fait que l’on connaissait son adresse « et qu’on pourrait s’en prendre à ma fille ».

Une image, forte, a mis le feu aux poudres : celle d’un bulldozer enfouissant profondément les preuves d’une funeste bavure des jeunes soldats d’un poste de contrôle. « C’est sur ce clou que la ministre a frappé, souligne à regret Samuel Maoz. Comme si j’illustrais la façon dont l’armée israélienne fonctionne ! Je fus d’ailleurs étonné de voir que l’opinion publique fut enflammée seulement en Israël. Partout à travers le monde, les spectateurs ont compris qu’il s’agissait d’une métaphore. »

Avions-nous le droit de nous plaindre ? Non. J’ai grandi dans cette atmosphère où l’on nous parlait constamment des soldats issus de notre école qui sont morts au combat, et qu’il fallait nous aussi mourir pour notre pays. Tout ça m’a vraiment traumatisé.

Or, de la même façon qu’il est souvent délicat d’aborder le thème de la religion, n’est-ce pas un peu la même chose en ce qui concerne l’armée, et surtout dans un pays entouré par tant d’ennemis ? « En Israël, l’armée est une sorte de religion. Par contre, elle n’est pas composée de mercenaires comme aux États-Unis », déclare celui qui, autrefois, comme pratiquement tous ses compatriotes, garçons et filles, a dû servir son pays avec une arme et sous le drapeau. Dans Foxtrot, la perplexité des quatre jeunes soldats devant une mission aux contours absurdes semble manifestement nourrie des réflexions, et des expériences, du cinéaste.

Celui qui se dit « incapable de faire un cinéma réaliste » et signe des oeuvres « qui reflètent [son] âme » connaît bien le prix du silence, taisant longtemps les blessures, psychologiques, héritées de son passage dans l’armée. Un silence dont l’origine remonte à sa jeunesse devant des adultes, dont plusieurs enseignants, qui, ayant vécu l’Holocauste, rappelaient sans cesse l’importance de se battre pour son pays et la chance qu’ils avaient d’y vivre. « Avions-nous le droit de nous plaindre ? Non. J’ai grandi dans cette atmosphère où l’on nous parlait constamment des soldats issus de notre école qui sont morts au combat, et qu’il fallait nous aussi mourir pour notre pays. Tout ça m’a vraiment traumatisé. »

Depuis, il préfère mener d’autres batailles, sur le front du cinéma. Ses ennemis ont changé de visage, mais Samuel Maoz se défend avec patience, sagesse et poésie.

Foxtrot prendra l’affiche à Montréal le 23 mars en V.O. (hébreu) avec sous-titres français au Beaubien et en anglais au Forum, et le 30 mars à Québec, à Sherbrooke et à Trois-Rivières.

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