Le drame fantastique de Denis Côté

Le cinéaste Denis Côté se lance dans un genre nouveau pour lui dont le cinéma est terre à terre, sans compromis vis-à-vis des dures réalités.
Photo: Fabrice Gaëtan Le cinéaste Denis Côté se lance dans un genre nouveau pour lui dont le cinéma est terre à terre, sans compromis vis-à-vis des dures réalités.

Onze longs métrages en treize ans : c’est presque au rythme d’un film par année que Denis Côté s’est rendu à 2018. En plein tournage dans la bucolique MRC des Jardins-de-Napierville, le onzième, Répertoire des villes disparues, lui offre plusieurs premières, ou du moins plusieurs faits inusités : un gros budget (2,2 millions), une première adaptation, une oeuvre chorale… et une invitation aux médias à rencontrer le cinéaste entre deux scènes.

Denis Côté a cependant brillé par son absence. Trop pris avec des retards, selon son équipe. Trop jaloux de son intimité de créateur, sans doute aussi, suppose-t-on.

Ce sont les têtes d’affiche de Répertoire des villes disparues, les Josée Deschênes, Jean-Michel Anctil, Robert Naylor et autres Diane Lavallée, qui ont pris le relais. Et qui ont décrit le réalisateur comme un homme méticuleux, précis et plutôt éclairé sur la direction à suivre. Dès lors, on comprend qu’un détail puisse l’avoir retenu loin des journalistes.

« Il a une carapace, Denis, dit Jean-Michel Anctil, appelé à incarner un des dix rôles importants du film. Je ne le connaissais pas, mais au bout du compte, j’ai l’impression de tourner avec un vieux chum. »

La carapace de dur à cuire de Denis Côté n’a rien à voir avec l’être chaleureux, drôle et aimant du travail d’acteur qu’il est, selon Josée Deschênes.

« Il est soucieux de nous amener le plus loin qu’on peut dans le contre-emploi, estime l’actrice expérimentée. C’est un grand cadeau que de tourner avec un cinéaste de cette envergure. »

Adapté du roman homonyme de Laurence Olivier, Répertoire des villes disparues met en scène un village reculé que des phénomènes étranges bousculent. « Mon personnage est une mairesse du type de [Colette Roy Laroche, de Lac-Mégantic], explique Diane Lavallée. C’est une femme ordinaire, prise dans des événements extraordinaires. C’est exceptionnel, ce qui arrive. »

Avec ce onzième long métrage, Denis Côté se lance dans le drame fantastique, un genre nouveau pour celui dont le cinéma est terre à terre, sans compromis vis-à-vis des dures réalités.

Un village de nulle part

En ce matin frileux de mars, Larissa Corriveau venait de jouer une scène spectaculaire, à 25 pieds du sol. Son Adèle, « une illuminée plutôt qu’une simple d’esprit », précise-t-elle, était en lévitation.

« Elle avait l’air d’une peinture, d’une toile, comme un Christ sur sa croix », décrit Diane Lavallée, qui assistait au moment acrobatique, tourné comme la majorité du film dans des décors naturels.

Photo: Lou Scamble Denis Côté (à droite) avec les acteurs Hubert Proulx et Rachel Graton

En arrivant à Saint-Michel, bourgade de la MRC voisine des États-Unis, Laurence Olivier admet avoir reconnu le village qu’elle a imaginé pour son premier roman. Elle n’a pas pondu un récit fantastique, mais elle ne s’offusque pas du ton adopté par le cinéaste.

« J’avais en tête des villes minières, celles qui effritent la vie et dont l’économie périclite. J’étais aussi habitée par la Côte-Nord. C’est un village qui n’existe nulle part, dit l’écrivaine, qui aime que Denis Côté se le soit approprié. Le livre prend vie à travers ses yeux. C’est une réécriture. »

Laurence Olivier était toute ravie de rencontrer la distribution. Elle a eu l’impression de parler à ses personnages, en chair et en os. Et pour le peu qu’elle a vu du tournage, elle dit avoir reconnu « un objet, un détail, un mot ». Il était écrit dans le ciel que cette « fan » de Denis Côté, elle qui a vu Les états nordiques pendant l’écriture de son roman, croiserait un jour le chemin du cinéaste.

Avec humour ?

Jean-Michel Anctil, Diane Lavallée, Josée Deschênes… Denis Côté s’est-il lancé dans la comédie ? Du tout, disent ces artistes associés par défaut au rire. Pourtant, reconnaît Hubert Proulx, un des rares à avoir déjà été dirigés par Côté, on rit parfois devant certaines séquences.

« Il y a un côté glauque, admet celui qui a joué dans le moyen métrage Les lignes ennemies. Mais c’est un humour ambigu, de situation. Ce n’est pas tout le monde qui rira. »

Glauque, âpre, dur, Répertoire des villes disparues sera porté par des images « sales ». François Messier-Rheault, qui signe la direction photo pour une deuxième fois chez Denis Côté après Ta peau si lisse, affirme avoir reçu la consigne de filmer selon une esthétique propre « à la déchéance, à la disparition de villages, à la mort de certaines idées ».

Tout son travail, François Messier-Rheault le fait caméra à l’épaule, même les plans plus contemplatifs.

« Denis voulait être en réaction à son précédent, Boris sans Béatrice, très structuré. Il voulait brasser la cage », dit le directeur photo. Et il avertit : certains plans donneront mal au coeur.

Le roman fort en ellipses et en passages saccadés aura néanmoins posé un beau défi à Denis Côté. Sorti de sa réserve en fin de journée, le réalisateur, fidèle à la description de l’être soucieux du détail, a précisé par écrit son appréciation de ce « beau bouquin » et de son « magma poétique ».

« Il est difficile de déterrer une trame narrative. C’est ce qui m’a motivé. Le challenge. J’en garde une phrase ici et là, une ou deux situations. Je ne sais pas si je peux tirer quelque chose de cinématographique de cette idée. C’est mon défi. »