La «kitschitude» des choses au festival Regard

La cinéaste Joannie Lafrenière investit l’existence de ses sujets afin d’en extraire des films à leur — et à son — image : colorés, pimpants, et d’un kitsch triomphant.
Photo: Joannie Lafrenière La cinéaste Joannie Lafrenière investit l’existence de ses sujets afin d’en extraire des films à leur — et à son — image : colorés, pimpants, et d’un kitsch triomphant.

Le festival Regard, grande célébration du court métrage, a officiellement démarré jeudi à Saguenay après la traditionnelle soirée régionale du mercredi, cette dernière étant l’occasion de repérer les talents locaux.

C’est dans ce volet, justement, qu’on découvrit en 2015 le travail de la documentariste Joannie Lafrenière, dont le film La femme qui a vu l’ours, consacré à une taxidermiste du cru, enchanta. Snowbirds, portrait de Québécois en Floride, confirma son goût pour les personnages plus grands que nature s’étant constitués un petit monde à eux. Cette année, la cinéaste participe à la table ronde « Écrire le réel », sur les types d’écritures qui interviennent dans la production d’un documentaire. Cela, en plus d’avoir signé l’univers visuel et la bande-annonce de l’événement.

De prime abord, il pourra sembler contradictoire d’évoquer une « écriture » dans le documentaire, qu’on associe volontiers à une captation telle quelle de la réalité. Ce peut l’être, mais c’est rarement si simple. Et on ne parle pas nécessairement d’une écriture qui implique des mots : il peut s’agir uniquement d’images.

« J’écris avec la caméra, confie Joannie Lafrenière. Il y a un côté instinctif, intuitif qui est sollicité dans le documentaire, qui lui confère sa dimension, à mon avis, magique. »

Processus différent

Nombre de documentaristes, après leurs recherches, écrivent un scénario en bonne et due forme avant de tourner. Joannie Lafrenière opère différemment.

« À la base, il y a toujours cette rencontre avec quelqu’un, cet instant où je me dis : toi, je vais faire un film sur ta vie, parce que c’est trop hot. Je tourne uniquement avec des gens que j’aime. J’aimerais être plus militante, mais ce n’est pas mon casting, il faut croire. »

Avec un respect mâtiné de fascination, la cinéaste investit l’existence de ses sujets afin d’en extraire des films à leur — et à son — image : colorés, pimpants, et d’un kitsch triomphant.

Elle questionne, écoute, observe. Des flashs de scènes surgissent… « Mais je n’ai aucune idée de ce qui va se passer exactement ! »

C’est aussi du cinéma

Originaire de Lanaudière et basée à Montréal, Joannie Lafrenière a étudié le journalisme à Jonquière. Ce fut d’abord la photo qui l’attira. Le cinéma vint plus tard.

« En photo, j’avais un autre rapport avec le réel, qui consistait à fixer un moment. En cinéma, il y a toute la notion de mouvement. J’étais très puriste en documentaire au départ, me disant : “Si ça ne s’est pas passé, je ne peux pas le montrer.” Mon amie Geneviève Dulude-De Celles, qui est aussi cinéaste, m’a aidée en me rappelant que “le documentaire, c’est aussi du cinéma”. Ça m’a débloquée et j’ai compris que si tu es honnête dans le regard que tu poses sur ton sujet, si tu ne fausses pas la réalité, ça demeure vrai. Je joue sans trafiquer. »

Pour illustrer son propos, elle donne un exemple tiré de son court métrage La femme qui a vu l’ours, ode irrésistible à Lucille Côté, une taxidermiste vivant « en marge du 2.0 et qui sait se débrouiller en forêt sans boussole ni casserole », dixit l’auteure :

« Lucille fait du vélo stationnaire en écoutant du Georges Hamel ; elle fait ça dans sa vie : c’est vrai. Le jour où je l’ai filmée, elle n’avait pas prévu de monter sur son vélo, mais c’est quelque chose qui est inscrit dans son quotidien et qui est magnifique, en termes de mise en scène. Mettre en scène le réel n’équivaut pas nécessairement à contrefaire le réel. »

Du court au long

La mise en scène est une forme d’écriture, la seconde. Tout comme le montage est la troisième. Ce sont là, en l’occurrence, les deux « écritures » auxquelles Joannie Lafrenière recourt le plus dans sa démarche documentaire. Et encore, précise-t-elle, cela varie en court et en long.

« En court, mon montage est très organique, c’est comme faire du prog [de la musique progressive]. Je privilégie une forme éclatée. En long, pour Snowbirds, là j’ai écrit en amont, pour les institutions, et je suis surprise d’être restée relativement proche de ce que j’ai écrit. J’ai aussi fait pour la première fois équipe avec une monteuse professionnelle et c’était un autre genre de structure, de langage. »

Ces jours-ci, Joannie Lafrenière travaille à la postproduction de son nouveau projet, un court de la continuité :

« Le film s’intitule King Lajoie. C’est sur un personnificateur d’Elvis. C’est un homme hallucinant qui vit à Trois-Rivières, où il s’est bâti un Graceland. C’est malade ! Je suis allée à Memphis avec lui pour le 40e anniversaire de la mort d’Elvis. C’est un puits sans fond d’affaires le fun, sa vie. Sa mère, qui lui fabrique ses costumes depuis qu’il est kid, me préparait des brownies pendant le tournage : c’est-tu assez extraordinaire ? Quand je disais que je tourne juste des films sur des gens que j’aime ! »

Les « belles gens »

Ses « belles gens », comme elle les surnomme affectueusement, la cinéaste s’en fait un peu la défenderesse, mine de rien.

« Ils sont issus de la culture dite “populaire”, et bien des personnes les méprisent ou les considèrent avec une condescendance parfois inconsciente. Ils sont assumés dans ce qu’ils font et dans qui ils sont. Moi, je les trouve magnifiques. Et je les trouve encore plus magnifiques lorsque je m’intéresse à l’humain derrière le personnage. »

Ce faisant, Joannie Lafrenière dévoile les beautés insoupçonnées qui résident derrière des façades kitsch. « J’éprouve un certain plaisir à faire ravaler leurs préjugés aux personnes qui jugent », conclut-elle.

Plus militante qu’elle le croit, Joannie Lafrenière.

Notre journaliste est à Saguenay à l’invitation du festival Regard.

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