«The Stairs»: ces gens-là

Dans le regard qu’il porte sur les trois intervenants, dont Roxanne (photo), le cinéaste Hugh Gibson trahit l’empathie qu’il éprouve à leur égard.
Photo: Midnight Lamp Films Dans le regard qu’il porte sur les trois intervenants, dont Roxanne (photo), le cinéaste Hugh Gibson trahit l’empathie qu’il éprouve à leur égard.

Durant cinq ans, le documentariste Hugh Gibson s’est promené avec sa caméra dans le quartier de Regent Park, à Toronto, explorant des endroits qu’aucun touriste ne songerait à visiter. Des centres communautaires aux ruelles dangereuses, des appartements miteux aux sombres cages d’escalier, les lieux qu’il présente dans The Stairs, son premier long métrage à titre de réalisateur, s’éloignent de l’image glamour ou prospère que l’on se fait de la Ville reine.

De même, les gens qu’il y rencontre sont ceux qu’on fait semblant d’ignorer au sortir d’une station de métro, qu’on ne veut pas regarder dans les yeux lorsqu’ils nous accostent sur le trottoir, ces figures fantomatiques qui hantent les villes et dont on ignore les drames qui les ont menées dans la rue. S’étant fait le témoin discret du quotidien de trois travailleurs de rue aux prises avec leur propre dépendance aux drogues dures, Hugh Gibson contraint le spectateur à les regarder dans le blanc des yeux. L’expérience se révèle par endroits difficile, rebutante, mais non moins enrichissante.

Pas à l’abri d’une rechute

Il y a d’abord Marty, poète dans l’âme, longtemps itinérant, toxicomane, qui n’est pas peu fier de ses collections de t-shirts, de chaussures et de casquettes ainsi que de son appartement. Vient ensuite Roxanne, ex-prostituée, toxicomane et grand-maman aimante, qui apporte son soutien aux travailleuses du sexe sans leur faire la morale. Et enfin, il y a Greg, lui aussi toxicomane, qui voudrait se rapprocher de sa fille et de son petit-fils vivant en banlieue afin de fuir les tentations et la violence de la grande ville.

Des trois, Greg s’avère le plus vulnérable et alors que le récit avance, force est de constater qu’aucun d’eux n’est à l’abri d’une rechute, d’une surdose, d’un incident malheureux. S’installe alors un climat de tension palpable. Exposant frontalement la réalité de la réduction des méfaits, stratégie de santé publique encore méconnue, Hugh Gibson a choisi, avec la complicité des participants, de les montrer dans des moments de faiblesse.

Si certaines scènes peuvent être insoutenables et d’autres situations choquantes, The Stairs offre malgré tout une lueur d’espoir. Tandis que Marty, Roxanne et Greg se livrent avec franchise et générosité à la caméra, le spectateur découvre trois êtres humains attachants, complexes et résilients qui se battent chaque jour avec dignité contre les préjugés, contre l’injustice sociale, contre la détresse psychologique, contre la violence policière. Dans le regard qu’il porte sur eux, le cinéaste trahit l’empathie qu’il éprouve à leur égard.

Dans sa volonté de brosser un tableau sans fard du cycle infernal de la toxicomanie, de l’itinérance et de la prostitution, Hugh Gibson illustre du même coup l’entraide régnant entre les clients et les travailleurs sociaux du centre communautaire. Certes, le résultat est parfois brutal, mais non dénué d’humanisme, d’humour et de poésie.

The Stairs

★★★

Documentaire de Hugh Gibson. Canada, 2016, 95 minutes. V.O. s.-t. f. : Cinémathèque québécoise