«Téhéran Tabou»: Quand désir égale danger

Préserver les apparences, éviter les regards inquisiteurs et les oreilles indiscrètes, c’est le quotidien des personnages de «Téhéran Tabou».
Photo: AZ Films Préserver les apparences, éviter les regards inquisiteurs et les oreilles indiscrètes, c’est le quotidien des personnages de «Téhéran Tabou».

Déclarer qu’un film comme Téhéran Tabou n’aurait pu voir le jour en Iran relève de l’évidence. On y découvre des mollahs ne valant guère mieux que des proxénètes ; des femmes voilées prêtes à se dévoiler en toutes circonstances ; des jeunes filles désespérées de reconquérir leur virginité ; des garçons espiègles aimant transformer des condoms en jouets.

La chape de plomb morale qui enserre le pays et sa capitale, le cinéaste Ali Soozandeh y a échappé depuis plus de 20 ans pour s’établir en Allemagne, mais il semble avoir encore des comptes à régler avec la République islamique. Voilà pourquoi il décide, littéralement, de lever le voile sur la part obscure de cette société qui peine à contenir la marmite de la contestation alors que beaucoup de jeunes adultes rêvent de changements ou de nouveaux horizons.

La densité de Téhéran et sa pollution étouffante limitent le regard, d’où l’étonnement de quelques personnages lorsqu’ils se retrouvent au sommet des immeubles. Et si on peut examiner aussi facilement leurs allées et venues à travers la ville, c’est que le cinéaste a opté pour la technique de la rotoscopie, recouvrant de couleurs des acteurs captés en prises de vue réelles pour ensuite être parachutés dans un autre univers. Le Téhéran qu’on y découvre est agité, bruyant, parfois magnifique, souvent sordide.

Préserver les apparences, éviter les regards inquisiteurs et les oreilles indiscrètes, c’est le quotidien des personnages de Téhéran Tabou, cultivant tous une façade de respectabilité ce qui les pousse souvent à commettre l’irréparable, à mentir effrontément. C’est ainsi qu’une prostituée n’hésite pas à se faire passer pour une infirmière aux yeux de ses voisins, qu’une femme mariée réussit de moins en moins à cacher son désespoir conjugal, tandis que son beau-père, âgé et malade, visionne de la porno quand il est seul à la maison, ce qui arrive trop peu souvent à son goût.

Tous sont plus ou moins plongés dans une situation urgente, qu’il s’agisse d’une grossesse non désirée, d’un divorce impossible à obtenir pour cause de mari toxicomane derrière les barreaux, d’une quête frénétique d’argent pour une opération délicate de reconstruction de l’hymen après une soirée trop bien arrosée dans un bar clandestin. Que les personnages soient derrière le volant — ce qui arrive souvent, et ils y font toutes sortes de choses… —, dans un stationnement souterrain ou au milieu de la rue, la peur se lit sur leurs visages minutieusement recomposés, de même que l’environnement urbain, d’un réalisme saisissant.

La démonstration d’Ali Soozandeh ne manque pas de courage, mais affiche parfois une certaine lourdeur, ainsi qu’un pessimisme qui traverse tout le film jusqu’à sa conclusion. Entre l’abdication et la fuite, le silence et la lâcheté, les issues de secours sont peu nombreuses dans Téhéran Tabou, loin du ton (légèrement) plus enjoué de Persepolis, autre film d’animation qui, il est vrai, décrivait un chapitre totalement différent de l’histoire de l’Iran. Mais celui-ci mérite d’être exploré, sans pour autant s’imaginer que les misères morales, conjugales et sexuelles des Iraniens sont si éloignées des nôtres.

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Téhéran Tabou

★★★ 1/2

Film d’animation d’Ali Soozandeh. Autriche-Allemagne, 2017, 97 minutes. V.O. s.-t. f. : Beaubien, Le Clap