Les secrets de l’«Hommage à Rosa Luxemburg» livrés par Bruno Boulianne

Guide de chasse depuis l’âge de 14 ans, Gilles Gagné est né et a grandi dans la maison des Prairies hautes, de l’Île-aux-Oies.
Photo: Source FIFA Guide de chasse depuis l’âge de 14 ans, Gilles Gagné est né et a grandi dans la maison des Prairies hautes, de l’Île-aux-Oies.

Gilles Gagné a passé de longues heures à scruter l’horizon de l’Île-aux-Oies, à l’affût des oiseaux du printemps et de l’automne, aux côtés du peintre Jean-Paul Riopelle, sur une période de trente ans. La proximité des deux hommes a été telle qu’on croit voir des pans entiers de la vie de Gilles Gagné défiler en contemplant la dernière grande oeuvre de Riopelle, réalisée à l’Île-aux-Oies, sur l’archipel de l’Isle-aux-Grues, le célèbre Hommage à Rosa Luxemburg.

Le film L’homme de l’Isle, de Bruno Boulianne, présenté mercredi au Musée national des beaux-arts du Québec dans le cadre du Festival international du film sur l’art, porte sur l’amitié entre ces deux hommes que rien ne semblait, a priori, rapprocher. Seize ans après la mort de Riopelle, il suit Gilles Gagné lorsqu’il va à la chasse avec l’artiste Marc Séguin, qui prend la place de Riopelle à ses côtés.

Guide de chasse depuis l’âge de 14 ans, Gilles Gagné est né et a grandi dans la maison des Prairies hautes, de l’Île-aux-Oies, au large de Montmagny. C’était alors que l’ensemble du domaine appartenait aux religieuses de l'Hotel-Dieu de Québec, et qu’y vivaient encore une poignée de familles, explique Boulianne en entrevue. Les Soeurs augustines ont ensuite vendu le domaine à un club de chasseurs. L’un de ces propriétaires, Champlain Charest, par ailleurs voisin de Riopelle à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, a emmené l’artiste chasser à l’Île-aux-Oies pour la première fois. Le peintre y a ensuite passé de nombreuses années, suivant Gilles Gagné, qui lisait d’instinct les mouvements des oies soumis aux marées et aux vents. Gagné fabriquait aussi des appelants de bois et de papier, autant d’oeuvres éphémères qui fascinaient Riopelle. C’était les appelants de papier, que Gagné postait à la pointe de Conti, tout à l’est de l’île, que Riopelle préférait.

Photo: Festival international du film sur l’art Le documentaire de Bruno Boulianne est imprégné de la vie de l’archipel de l’Isle-aux-Grues.

L’oeuvre phare Hommage à Rosa Luxemburg, aujourd’hui exposée au Musée national des beaux-arts du Québec, a ainsi pris naissance dans l’ancienne mairie de l’Île-aux-Oies, où Riopelle avait ses quartiers. À la fin de sa vie, raconte Gilles Gagné dans le documentaire, l’artiste ne chassait plus, mais se contentait de peindre sur les gros rouleaux de toile, qui ont accueilli l’Hommage.


Territoire

Alors qu’il travaillait sur cette oeuvre, après la mort de son ex-compagne Joan Mitchell en 1992, Riopelle demandait à Gilles Gagné de lui rapporter quelques spécimens d’oiseaux chassés durant la journée. Il les déposait alors sur sa toile et en traçait les contours au pochoir, avec de la peinture en aérosol. Il arrivait même qu’il demande à Gilles Gagné, qui connaissait les oies par coeur, de les déposer lui-même, pour mieux démontrer un envol ou une chute.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le cinéaste Bruno Boulianne a voulu démontrer comment l’art peut s’approcher au plus près de la vie des gens.

En fait, toute l’oeuvre est imprégnée de la vie de l’archipel de l’Isle-aux-Grues, précise Boulianne en entrevue. Toujours avec son pochoir, puisqu’il n’était plus capable alors de peindre au pinceau, Riopelle a gravé hérons, sarcelles, canards, fougères, roues dentelées, hélice de ventilateur d’auto, vis, clous de forge, appelants conçus par Gilles Gagné et autres témoins de la vie dans l’île. D’ailleurs, le canot orné par Riopelle, qu’on peut observer au Musée des beaux-arts de Montréal, est celui que Gilles Gagné utilisait lorsqu’il faisait des courses de canot sur glace, en hiver. Et la main et l’aviron qui ornent l’Hommage sont ceux de Gilles Gagné et illustrent sa présence. Sur cette toile se mêlent intimement l’oeuvre de Gilles Gagné, « homme de geste », dit Bruno Boulianne, artisan, et celle de Riopelle, artiste peintre à la renommée internationale.

Il est émouvant, dans le film, d’entendre Gagné raconter comment Riopelle lui a de son côté fait découvrir la beauté d’un coucher de soleil, à lui qui était pourtant né sur l’île. Boulianne a d’ailleurs voulu démontrer comment l’art peut s’approcher au plus près de la vie des gens.

Depuis la mort de Riopelle, Gilles Gagné se rend régulièrement au Musée national des beaux-arts du Québec pour observer l’Hommage à Rosa Luxemburg, qu’il scrute durant de longues heures. Chaque fois, il a l’impression d’y voir quelque chose de différent. Un peu comme un homme regarderait se déployer, sous ses yeux, son propre passé.

L’Homme de L’Isle

De Bruno Boulianne. Au Musée national des beaux-arts du Québec, mercredi. En salle à partir du 23 mars.