Salim Shaheen, le cinéaste afghan qui multiplie les navets

La cinéaste Sonia Kronlund et le sujet de son documentaire, Salim Shaheen, en Afghanistan
Photo: Pyramide Distribution La cinéaste Sonia Kronlund et le sujet de son documentaire, Salim Shaheen, en Afghanistan

Difficile d’imaginer un cinéaste à la Ed Wood réalisant ses navets dans un pays aussi miné que l’Afghanistan. Mais à coeur vaillant rien d’impossible, dit-on. Celui de Salim Shaheen, acteur, réalisateur et producteur le plus populaire dans la patrie des talibans, brûle d’amour pour un septième art fignolé à sa manière : 111 films au compteur en 30 ans, un cran d’enfer et la foi qui soulève les hautes montagnes du massif de l’Hindukush.

La documentariste française Sonia Kronlund travaille pour France Culture. « Depuis 1999, je vais en Afghanistan environ tous les deux ans, dit-elle. C’est un pays que j’aime beaucoup. »

En lui parlant un jour de Salim Shaheen, l’écrivain-cinéaste afghan Atiq Rahimi lui affirma : « Ce type, il a une poésie en lui. » Ainsi naquit l’idée du film Nothingwood — en salles ici vendredi le 23 mars —, qui devait entraîner sa réalisatrice par monts et par vaux d’abord, puis en mai dernier à Cannes jusqu’à la Quinzaine des réalisateurs.

Voici une réalité à mille lieues de celle que la communauté internationale offre de Kaboul et du pays entier. L’humour est de la fête, une certaine ouverture aussi.

Sonia Kronlund, qui se met également en scène, a suivi durant une semaine les préparatifs d’un tournage avec ces drôles d’acteurs en périple vers Bamiyan, où trônaient jadis les bouddhas géants dans leurs niches, sur négociations de parcours.

La cinéaste a voulu présenter le pays sous un autre angle. Opération réussie !

« Ses compatriotes ont adopté Salim en se moquant beaucoup de lui. En Afghanistan, il existe une petite tolérance pour l’excentricité », explique-t-elle. Salim ne dérange personne, sauf sa famille, qui a honte de lui. Il amuse les gens, comme un type de la culture populaire. Dans ses films, des femmes dansent, un homme est travesti et joue les efféminés. « Salim est assez finaud, m’a-t-on dit, pour plaire même aux talibans. » Personne ne le prend au sérieux, eux non plus. Il ment, il tombe, il danse, s’amusant à répéter : “Je suis quelqu’un de superficiel qui couvre une grande superficie. Je m’exprime dans l’énergie”. »

L’excentrique cinéaste était la meilleure protection de cette Française. « Sans lui, j’aurais pu être rackettée. L’Afghanistan est un pays corrompu, mais les gens rencontrés ne s’intéressaient qu’à Salim. Kaboul compte quatre ou cinq cinémas. Les gens voient aussi ses films à la télé et en DVD. »

Photo: Pyramide Distribution Sonia Kronlund a suivi Salim Shaheen et ses acteurs à travers les montagnes d’Afghanistan pour en rapporter un portrait du cinéaste le plus populaire et excentrique de ce pays.

Des scènes imaginées sur le tas sans scénario, tournées vite, donnent un aperçu de son oeuvre. Série B, dites-vous ? Peut-être Z.

Fou du roi

En vain Sonia Kronlund a-t-elle cherché un second degré dans son esprit et dans ses films si mal ficelés, truffés d’amours et d’aventures rocambolesques. « Il n’en a pas. Cet homme est carrément un mafieux. Là-bas, faire danser les femmes équivaut presque à travailler comme tenancier de cabaret. Les talibans s’en prennent parfois à ses actrices, mais le laissent tranquille. Les gens l’aiment, car il est comme eux. Ne sachant ni lire ni écrire, aménageant la réalité à sa guise. » Il est seul de son espèce, comme le fou du roi.

Salim a deux épouses. Les scènes tournées dans sa maison se sont tournées sans elles. Pour les Afghanes, point de visage. « Pas question de filmer ni ses femmes ni ses enfants, mais j’ai pu observer la dynamique chez lui. Il s’était montré tellement pénible avec ses deux épouses qu’elles s’étaient liguées contre lui. »

Ancien soldat et commandant de son quartier de Kaboul, l’homme est un brave. « Présent lors d’un attentat dans une mosquée qui a fait 50 morts, il s’en est tiré, disant : “ce n’était pas mon heure”. » Faisant le mort au milieu des cadavres « comme au cinéma ».

Dans Nothingwood, la téméraire Sonia Kronlund appuie parfois le profil de l’Occidentale apeurée. « Il fallait que je me moque un peu de moi-même pour ne pas être accusée de rire des Afghans », dit-elle.

Le rêve de la documentariste : montrer le film en Afghanistan. Elle croit pouvoir arriver à ses fins, attend son heure. « J’irai avec mon projet de film sur un homme qui a sept foyers sans qu’aucune des femmes s’en doute. » Des mensonges en cascades que le tournage de Sonia Kronlund devrait éventer. Mais ça, c’est une autre histoire…

Cet entretien s’est déroulé à Paris à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.