«Ailleurs»: quand le réel bascule

Le cinéaste Samuel Matteau, entouré des héros Noah Parker (à gauche) et Théodore Pellerin (à droite). Au hasard de cette épopée filmée largement de nuit, les deux ados  sont recueillis par de jeunes itinérants qui se sont constitué quelque chose comme une famille dans les soubassements d’un immeuble en ruine.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le cinéaste Samuel Matteau, entouré des héros Noah Parker (à gauche) et Théodore Pellerin (à droite). Au hasard de cette épopée filmée largement de nuit, les deux ados  sont recueillis par de jeunes itinérants qui se sont constitué quelque chose comme une famille dans les soubassements d’un immeuble en ruine.

Thierry Vézina et Samuel Bernard sont les meilleurs amis du monde. Entre eux, ils se surnomment TV et Samu. Issus du même quartier résidentiel de Québec, ils sont tout le temps ensemble, se comprenant à demi-mot, comme dans une bulle. Une bulle qui éclate lorsqu’un soir, Samu commet l’irréparable. Et les deux adolescents de fuir, de fuir très loin, si loin que soudain, cette ville de Québec aux contours familiers se meut en un Ailleurs inquiétant et merveilleux, d’où le titre du premier long métrage de Samuel Matteau.

« Le scénario a connu une longue évolution », explique le réalisateur. Au départ un roman, Haine-moi ! de Paul Rousseau, puis une adaptation de Jacques Laberge intitulée Squat, le scénario d’Ailleurs que signe Guillaume Fournier s’inspire, à terme, très librement de ces deux incarnations antérieures.

« Ce qui m’intéressait principalement, c’était l’exploration de l’amitié qui unit ces deux adolescents-là, précise Samuel Matteau. Guillaume est un vieil ami, et il a tout de suite compris cette espèce de regard empathique, sensible et poétique sur l’adolescence, que je souhaitais porter à l’écran. »

Au hasard de cette épopée filmée largement de nuit, les deux héros adolescents (Noah Parker et Théodore Pellerin) sont recueillis par de jeunes itinérants (Clémence Dufresne-Deslières, Antoine DesRochers, Nahéma Ricci, Gabriel Cloutier Tremblay, Mathieu Drouin) qui se sont constitué quelque chose comme une famille dans les soubassements d’un immeuble en ruine : la Grotte.

Photo: K-Films Amérique Image tirée du film « Ailleurs » de Samuel Matteau

En périphérie rôde un être sinistre (Emmanuel Schwartz), « Duc » autoproclamé des rues exigeant allégeance et servilité des petits malchanceux qui croisent sa route, Fagin moderne.

On songe, outre l’influence de Dickens, à celle de Peter Pan, avec cette bande « d’enfants perdus ». « Tout à fait, opine Samuel Matteau. Quant au personnage d’Emmanuel, c’est un peu le Capitaine Crochet. Un adolescent qui ressent des émotions, c’est toujours un peu exacerbé. Une approche renvoyant au conte, ça traduisait bien ça. »

Presque magique

Après le drame qui met le récit en branle, la fugue agit comme un point de bascule dramaturgique. C’est un peu le « il était une fois » qui permet d’ouvrir sur un monde de possibles.

« Ça m’a plu comme concept parce qu’on sort complètement d’une histoire typique de jeunes qui s’enfuient pour vivre autre chose que leur quotidien. Là, on change carrément d’univers », note Noah Parker, qui incarne TV, le plus timoré des deux amis.

Même son de cloche de son partenaire Théodore Pellerin, de la distribution d’Isla Blanca de Jeanne Leblanc et de Chien de garde de Sophie Dupuis, et ici Samu l’impétueux. « C’est intéressant comme parti pris parce que nos personnages sont ancrés dans le réel, rappelle-t-il. C’est ensuite qu’on prend une tangente surréaliste. Nos personnages assistent à des choses presque magiques ; des choses qui sont de l’ordre de l’intangible. »

Valeur symbolique

Tôt dans leur cavale, TV et Samu doivent décider s’ils traverseront ou non un pont, construction revêtant dans le film une dimension symbolique qu’assume pleinement Samuel Matteau.

« Ailleurs, c’est un récit initiatique, c’est un récit d’apprentissage. Y’a une rive, y’a cette passerelle, et y’a l’autre rive… TV et Samu partent du réel et plongent dans des aventures dont ils ressortent transformés. Cette idée de passerelle, d’initiation, je trouvais ça beau. Le pont de métal est important, et on a beaucoup utilisé sa couleur rouillée dans la direction artistique ; ce rouge ocre est devenu un synonyme visuel du passage de l’adolescence à l’âge adulte. »

Photo: K-Films Amérique

Sur le plan visuel justement, Samuel Matteau métamorphose la ville de Québec au moyen de compositions soignées qui se succèdent en un mouvement d’ensemble éthéré caractéristique de certains films de Gus Van Sant (My Own Private Idaho tout spécialement).

« Il fallait que l’esthétique soit au service de cet ailleurs-là, poursuit Samuel Matteau. Avec le directeur photo François Gamache, on a essayé de faire naître une singularité dans l’image, dans le langage narratif… On a opté pour une caméra en apesanteur, aérienne, qui joue avec les protagonistes et qui est très proche d’eux. »

Tout du long, Noah Parker et Théodore Pellerin rendent palpable la complicité qui unit TV et Samu.

« On a eu des répétitions, mais la complicité entre Théodore et moi est davantage née pendant le tournage », précise Noah Parker.

Ailleurs, c’est un récit initiatique, c’est un récit d’apprentissage. Y’a une rive, y’a cette passerelle, et y’a l’autre rive… TV et Samu partent du réel et plongent dans des aventures dont ils ressortent transformés. Cette idée de passerelle, d’initiation, je trouvais ça beau.

« Noah et moi, on est passés par le processus d’auditions ensemble, enchaîne Théodore Pellerin. C’est-à-dire qu’on a travaillé des scènes ensemble, en amont. Même si on ne se connaissait pas tant que ça en arrivant sur le plateau, on avait entre nous ce vécu de scènes. Les répétitions installent pour leur part un espace commun de jeu qui permet de se connaître, de se reconnaître. »

Afin de faciliter la tâche à ses interprètes, Samuel Matteau a fait appel à l’expertise de la « coach » d’enfants acteurs Félixe Ross et à celle du chorégraphe Allan Lake, en plus de tourner les scènes en ordre chronologique, ce qui est rare.

« Dans ce contexte particulier, pour qu’on s’identifie facilement à TV et Samu, c’était capital d’avoir une assise émotionnelle forte par rapport à eux, estime le cinéaste. Leur amitié, et je reviens à la raison d’être du projet, est cette assise. Si l’émotion qui circule entre eux est sincère, on va croire à tout ce qui se produit autour d’eux. »

Leçon d’affirmation

Riche d’enseignements et de rencontres significatives, de l’aveu des trois intéressés, ce premier long métrage a permis à Samuel Matteau de confirmer son désir de faire du cinéma.

« J’ai pris un risque en allant dans cette direction de conte. Ç’a été comme une leçon d’affirmation de soi, en tant que créateur, en tant que réalisateur », conclut-il.

Comme quoi Ailleurs aura constitué un récit d’apprentissage des deux côtés de la caméra.

« Ailleurs » sera à l’affiche le 16 mars.