«Chien de garde»: famille, je vous hais!

Le violent Vincent (Théodore Pellerin) reste collé sur sa mère (Maude Guérin).
Photo: Babas Levrai Le violent Vincent (Théodore Pellerin) reste collé sur sa mère (Maude Guérin).

Il est beaucoup question des regards différents que des cinéastes d’un sexe ou de l’autre posent sur le cinéma. Chien de garde, par sa thématique et son approche, semble plus masculin que féminin. Pourtant, ce film sombre posant sa caméra sur une cellule familiale hautement dysfonctionnelle est le premier long métrage de Sophie Dupuis. La jeune cinéaste née à Val-d’Or s’était déjà démarquée par ses courts métrages de réalisme-choc sur fond de familles incestueuses, dont Faillir, primé aux Rendez-vous en 2013.

La voici, avec ses plans américains et serrés, partie à l’assaut d’un drame étouffant sur deux frères délinquants dans le quartier Verdun limité à quelques rues, boîtes de nuit, commerces et appartements sinistres, où le duo fait les « jobs de bras » pour l’oncle mafieux, substitut paternel (Paul Ahmarani, terrifiant et brillant de violence glacée et cokée).

Ce film, fort bien servi par la caméra tout en proximité haletante de Mathieu Laverdière et par un climat de haute tension, paraîtra difficilement supportable aux âmes sensibles, même s’il n’est pas dépourvu d’un humour acide. Son rythme, sa musique, son montage dégagent une pulsation qui pallie un scénario enfourchant des thèmes récurrents au cinéma québécois. Son langage cinématographique évoque, en plus urbain et confiné, les premiers longs métrages de Rodrigue Jean : Full Blast et Yellowknife.

Le chien de garde en question est Paul, l’aîné de la fratrie (Jean-Simon Leduc), qui veille sur son frère à moitié cinglé (Théodore Pellerin) et sur sa mère alcoolique (Maude Guérin, sensationnelle, aux émotions à fleur de peau en gardienne du désordre). À la fois étudiant et collecteur de dettes de drogue, Paul, affolé quand les commandes de l’oncle deviennent sanglantes et dangereuses, tentera de sauver les meubles.

Grande star montante du cinéma québécois, avec percées au Canada anglais et aux États-Unis, Théodore Pellerin (vu dans Les démons, très présent ce printemps avec Ailleurs et Isla Blanca) crève l’écran de Chien de garde. Peu d’acteurs auraient pu apporter une dimension aussi intérieure et fantaisiste à un personnage violent comme celui de ce Vincent, jeune psychopathe dégingandé en constant déraillement. Ce grand échassier ducharmien, à la fois hystérique, immoral et hyper affectueux, collé sur sa mère par une passion incestueuse et jalouse, semble malgré tout au bord de l’envol. La caméra caresse et questionne son visage oblique et mystérieux avec fascination.

À ses côtés, Jean-Simon Leduc en frère protecteur ne fait pas vraiment le poids, ni Claudel Laberge, qui joue sa blonde ; comme si toute figure de relative santé mentale paraissait déplacée dans cette zone infrarouge aux fusions malsaines, où le trio Pellerin, Guérin, Ahmarani tient jusqu’à l’aigu la note insensée. La chanteuse Marjo ne fait dans le film qu’une courte apparition.

L’appartement constitue une cellule de crise perpétuelle, où entre chambre et cuisine, tout menace d’exploser. Verdun s’y fait terrain de jeu brutal et dangereux sur un rap de Dead Obies qui ne fait pas dans la dentelle. Seule une scène de libération, captée par drone, offrira une hauteur et un horizon hors de ce quartier en détonation.

Chien de garde s’offre une rédemption, si faire se peut, dans l’étouffant vase clos dont certains s’évadent ou sont sacrifiés, mais où la mère et l’ado instable risquent de perpétuer l’incurable névralgie des névroses familiales. Ce film cogne trop dur pour faire le plein de spectateurs, mais démontre une maîtrise qui augure pour Sophie Dupuis une carrière fertile.

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Chien de garde

★★★

Drame de Sophie Dupuis. Avec Jean-Simon Leduc, Théodore Pellerin, Maude Guérin, Claudel Laberge, Paul Ahmarani, Marjo. Québec, 2018, 87 minutes.