La bataille de Limoilou pour le droit à un environnement sain

Les frères Jonathan et Jean-Laurence Seaborn ont réalisé ensemble le documentaire «Bras de fer».
Photo: Renaud Philippe Les frères Jonathan et Jean-Laurence Seaborn ont réalisé ensemble le documentaire «Bras de fer».

Un nouveau documentaire revient sur le combat étonnant mené par Véronique Lalande, une citoyenne de Québec, pour faire cesser la pollution de l’air en provenance du port dans le quartier Limoilou. Signé par les frères Jonathan et Jean-Laurence Seaborn, Bras de fer se veut un hommage à l’engagement social et au don de soi.

« C’est sûr que le film aurait pu s’appeler “Merci, Véro et Louis”, a résumé Jean-Laurence lors d’un entretien à l’approche de la sortie du film au Québec. Entre 2012 et 2017, Véronique Lalande et son conjoint, Louis Duchesne, ont consacré tout leur temps libre (et davantage) à documenter le problème de pollution de l’air dans leur quartier et à faire pression pour que les autorités sévissent contre le port de Québec.

L’histoire commence quand le couple découvre un matin qu’une couche de poussière rouge s’est déposée sur leur rue. Leur petit bébé en a vite partout sur les mains. Au fil de leurs actions et du mouvement citoyen qu’ils vont créer dans Limoilou, la pollution en provenance du port va devenir l’un des enjeux politiques les plus controversés à Québec.

« Le film, c’est vraiment l’histoire de Louis et Véro à travers toute cette histoire-là », explique Jonathan Seaborn. « Comment c’est parti, comment ils se sont démenés, l’impact que ça a aussi sur eux, leurs petites joies, les attaques qu’ils ont reçues, les coups durs et les petits regains. »

Cinéma direct

Défenseurs d’un cinéma direct et ouvertement engagé, les deux frères s’étaient fait remarquer en 2012 avec le bouleversant documentaire Pas de piquerie dans mon quartier. Ils avaient alors cherché à exposer l’humain derrière le tabou, cueillant regards et confidences des consommateurs de drogues intraveineuses, de l’intimité de leur appartement jusqu’aux allées sombres où ils allaient se piquer loin des regards.

Avec Bras de fer, ils se sont de nouveau collés à leur sujet. Au-delà des conférences de presse et des manifestations, ils se sont insérés dans le quotidien de la famille de Véronique Lalande. On la voit donnant une énième entrevue à la radio tout en allaitant son enfant ou encore son conjoint, qui, le soir après avoir couché son petit, épluche de fastidieuses études. On la voit verser une larme quand le ministère du Développement durable reconnaît officiellement que la poussière de nickel qu’elle avait trouvée vient bel et bien du port. Et tout au long du film, son petit garçon qui grandit, candide, au milieu de cette lutte qui ne semble pas vouloir finir.

La valeur de ce film touchant tient notamment au fait que les frères Seaborn ont suivi l’histoire dès le début. Parce que le hasard a voulu que Véronique rencontre Jean-Laurence juste après la découverte. « Je suis sur la piste cyclable avec mes enfants et ma femme, puis je croise une femme avec un bébé dans les bras puis une pile de tracts », raconte-t-il.

Photo: Bras de fer «Bras de fer», de Jonathan et Jean-Laurence Seaborn, nous fait revivre la lutte de Louis Duchesne et Véronique Lalande contre le port de Québec.

Il lui dit qu’il « fait du documentaire ». Elle avait justement vu Pas de piquerie… la semaine précédente. « J’ai dit “moi j’embarque, je documente ça”. […] Elle m’a donné son numéro de téléphone, j’ai pris mon cellulaire, j’ai appelé mon frère, j’ai dit “charge les batteries”. »

Dans le duo, c’est Jonathan qui s’occupe de la forme (direction photo, du montage et de la conception sonore) et Jean-Laurence, du scénario. « J’ai toujours écrit », lance Jean-Laurence avant que son frère ajoute que lui a toujours « taponné » et que les deux « se complètent vraiment ».

Fils d’un travailleur social et d’une adjointe à la réalisation de Radio-Canada, les deux frères ont bourlingué toute leur enfance et une bonne partie de leur vie adulte. « C’est la première fois que j’habite plus de quatre ans la même place depuis que je suis né », résume Jonathan. « On vient de deux parents hippies, nous autres », d’ajouter l’autre en riant.

Or comme Véronique Lalande, c’est dans Limoilou qu’ils ont choisi de se poser et d’élever leurs enfants (ils en ont trois chacun). « C’est notre quartier. On vit ici, c’est le même combat. [Véronique] le fait de cette façon-là. Nous, on fait des films », explique Jean Laurence. « On raconte des histoires qu’on trouve inspirantes, les histoires de gens qu’on trouve beaux, qu’on veut rendre contagieux. »

Pour lui, l’un des aspects les plus troublants de l’histoire de Véronique Lalande est à quel point on l’a soupçonnée d’avoir des motivations cachées pour mener la lutte contre le port.

« Les gens ne peuvent plus croire qu’une personne puisse faire des choses pour les bonnes raisons. Les gens sont désillusionnés. Ils se disent qu’il doit y avoir de quoi en dessous de ça. […] Nous aussi, quand on fait le film, on ne le fait pas pour la gloire. On le fait aussi pour les bonnes raisons. Parce que nous aussi on croit qu’on peut changer les choses, qu’on peut amener le combat plus loin encore et changer les choses. Si on n’y croyait pas, on n’en ferait plus », ajoute-t-il.

À défaut d’une fin heureuse…

Le dénouement du film n’a pourtant rien d’une victoire éclatante. Si aucun nouvel épisode de poussière rouge n’est survenu ces dernières années, les gens de Limoilou n’ont toujours aucune assurance que les concentrations des autres métaux lourds dans l’air sont descendues sous la norme.

Le port et la compagnie en cause (Arrimage Québec) poursuivent leurs activités de transbordement de minerais, alors que la ville est en attente d’une étude de la Santé publique pour documenter la qualité de l’air dans le quartier.

Véronique Lalande et son conjoint ont fini par quitter le quartier et concentrent leurs efforts sur l’action collective qu’ils ont intentée contre le port et Arrimage. Les frères Seaborn concèdent avoir eux-mêmes songé à partir. « On y pense encore, mais est-ce que c’est la solution ? » lance Jean-Laurence en précisant que « quatre couples de leurs amis » ont déménagé, eux aussi.

Or, dit-il, « ce sont les gens qui vont changer le quartier ». Son frère ajoute qu’on peut voir une victoire dans la décision récente du port de Québec d’axer son agrandissement sur le développement des conteneurs plutôt que sur les minerais. « Tu n’as jamais de grosse victoire dans ces batailles-là, c’est plein de petites victoires et de petites défaites. »

En attendant, les petites victoires s’ajoutent sur le front du film, qui sera présenté au festival Millénium de Bruxelles et a remporté un prix au Festival des droits de l’homme de Paris en décembre.

Bras de fer

Au Cinéma Beaubien, à Montréal, et au Cinéma Clap, à Québec. À compter du 9 mars.