Sacre de «La forme de l'eau» aux Oscar 2018

Le réalisateur mexicain Guillermo del Toro a remporté l'Oscar du Meilleur film pour son oeuvre «La forme de l'eau» ainsi que celui de la Meilleure réalisation.
Photo: Alberto E. Rodriguez / Getty Images / Agence France-Presse Le réalisateur mexicain Guillermo del Toro a remporté l'Oscar du Meilleur film pour son oeuvre «La forme de l'eau» ainsi que celui de la Meilleure réalisation.

La fantaisie romantique La forme de l'eau (The Shape of Water) a été sacrée Meilleur film à l’issue d’une soirée des Oscar charnière. Cette 90e cérémonie était en effet historique avant même son déroulement, et pas qu’en raison du chiffre. C’était la première après la chute de l’empereur Weinstein, la première après la déferlante du mouvement #MeToo, de l’initiative Time’s Up !. La première où l’enjeu de la diversité ne pouvait plus stagner dans le statu quo. Message entendu par l’Académie des arts et des sciences du cinéma ?

Un chose est sûre, le film victorieux, de par sa teneur, avait valeur de symbole. Ode à la diversité s’il en fut, La forme de l'eau conte l’histoire d’amour entre une femme muette et un homme-poisson, la première sauvant la vie du second avec l’aide de son voisin gai et de sa collègue noire. Son réalisateur, Guillermo del Toro, a remporté l’Oscar de la Meilleure réalisation. Le film, qui dominait les nominations au compte de treize, est aussi reparti avec les Oscar de la Meilleure direction artistique et de la Meilleure musique.

Son plus sérieux rival à l’Oscar du Meilleur film était Trois affiches tout près d'Ebbing, Missouri (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri), ou la quête de justice d’une mère dont la fille a été violée et assassinée. Écrit et réalisé par Martin McDonagh, Trois affiches a valu les Oscar de la Meilleure actrice à la formidable Frances McDormand et du Meilleur acteur de soutien au non moins excellent Sam Rockwell.

Message clair

Le thème de la diversité a, en l’occurrence, couru en filigrane de toute la soirée. Par exemple avec l’Oscar du Meilleur scénario original remis, en un heureux coup de théâtre (on le prédisait à Trois affiches tout près d'Ebbing, Missouri), à Get Out, drame d’horreur mâtiné de satire ayant pour sujet le racisme. Son auteur, Jordan Peele, était aussi en nomination pour Meilleur film et Meilleure réalisation.

Quant à l’Oscar du Meilleur scénario adapté, il est allé au très ému James Ivory pour Appelle-moi par ton nom (Call Me by Your Name), récit ensoleillé et mélancolique d’un premier amour homosexuel réalisé par Luca Guadagnino.

Toute aussi significative : la victoire comme Meilleur long métrage en langue étrangère du film chilien Une femme fantastique, sur une aspirante chanteuse trans qui garde la tête haute dans l’adversité.

Et de se souvenir que le président Trump n’a toujours pas abandonné son idée de mur entre les États-Unis et le Mexique en voyant Coco, véritable lettre d’amour à la musique et à la culture mexicaine, gagner l’Oscar du Meilleur long métrage d’animation.

À terme, le message de ce palmarès très varié était clair : sus au racisme, aux violences faites aux femmes, à l’homophobie et à la transphobie.

Deux fois Blade Runner 2049

Parmi les autres lauréats, on retrouve Gary Oldman, Oscar du Meilleur acteur pour son rôle de Churchill dans Les heures sombres (Darkest Hour), et Allison Janney, Oscar de la Meilleure actrice de soutien pour son rôle de mère indigne mais hilarante dans Moi, Tonya (I, Tonya).

Nommé cinq fois, Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve a remporté les Oscar des Meilleurs effets visuels (sur lesquels la firme montréalaise Framestore a oeuvré) et de la Meilleure direction photo pour Roger Deakins (son premier après 14 nominations).

Déception pour Greta Gerwig dont le premier film, Lady Bird, lui aura quand même valu d’être en lice, entre autres, dans les catégories du Meilleur scénario original, de la Meilleure réalisation et du Meilleur film.

Partie remise, également, pour Rachel Morrison, première femme nommée dans la catégorie de la Meilleure direction photo (Mudbound). Gageons qu’on l’y retrouvera l’an prochain pour le film Black Panther.

Rêves et politique

La cérémonie a été animée avec une bonhomie assez inoffensive par Jimmy Kimmel, qui a d’office abordé le sujet de l’éjection de Harvey Weinstein de l’Académie. Il s’est ensuite réjoui du triomphe au box-office de Wonder Woman et de Black Panther.

« J’ai souvenir d’une époque où aucun studio n’aurait jugé profitable de produire un film de superhéros mettant en vedette une femme ou un Noir. Je m’en souviens parce que c’était au mois de mars l’an dernier », a-t-il plaisanté, non sans raison.

Les présentatrices et présentateurs ont de leur côté abondamment parlé d’équité, de solidarité et de politique. Les acteurs Lupita Nyong’O et Kumail Nanjiani, elle immigrée du Kenya, lui du Pakistan, ont rappelé l’importance d’être des rêveurs (dreamers) et que les rêves avaient bâti l’Amérique, un message implicite contre le souhait du président Trump de détruire une fois pour toutes le DREAM Act (programme visant à permettre que des sans-papier mineurs puissent demeurer aux États-Unis).

Des paroles qui ont trouvé écho dans celles de Guillermo del Toro, cinéaste mexicain qui habite aux États-Unis et qui s’est décrit comme l’un de ces « rêveurs » tout en plaidant pour l’abolition des frontières.

En sacrant son oeuvre, mais aussi tous ces autres films qui défendent des valeurs d’ouvertures et d’inclusion, l’Académie paraît vouloir indiquer qu’elle a fait quelque chose comme une prise de conscience. S’agit-il justement là d’un rêve ? L’avenir le dira.


Controverse sur le tapis rouge

La 90e Soirée des Oscar n’a pas été exempte de controverse. Même que celle-ci était présente dès l’étape du tapis rouge, en amont de la remise de prix. Accusé d’agression sexuelle par une ancienne assistante, Suzie Hardy, l’animateur de l’émission E ! Ryan Seacrest était présent — comme à l’habitude — pour interviewer les vedettes. Ce qui a suscité des grincements de dents. Si certaines stars comme Viola Davis et Sandra Bullock l’ont évité, la comédienne Taraji P. Henson, elle, ne s’est pas gênée :

« L’univers trouve toujours le moyen de s’occuper du bon monde. Tu vois ce que je veux dire? » lui a-t-elle dit en le toisant.

Ce n’était pas une question, et le regard était tout sauf amical.

La liste complète des gagnants

Principales catégories
- Meilleur film: La forme de l'eau (The Shape of Water) — Guillermo del Toro

- Meilleure actrice: Frances McDormand — Trois affiches tout près d’Ebbing, Missouri (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri)

- Meilleur acteur: Gary Oldman — L'heure la plus sombre (The Darkest Hour)

- Meilleur réalisateur: Guillermo del Toro — La forme de l'eau (The Shape of Water)

Autres prix
- Meilleure actrice dans un second rôle: Allison Janney — Moi, Tonya (I, Tonya)

- Meilleur acteur dans un second rôle: Sam Rockwell — Trois affiches tout près d’Ebbing, Missouri (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri)

- Meilleurs costumes: Le fil caché (The Phantom Thread) — Mark Bridges

- Meilleur maquillage et coiffure: L'heure la plus sombre (The Darkest Hour) — Kazuhiro Tsuji, David Malinowski et Lucy Sibbick

- Meilleur long-métrage documentaire: Icarus — Bryan Fogel

- Meilleur montage sonore: Dunkerque (Dunkirk) — Richard King et Alex Gibson

- Meilleur mixage sonore: Dunkerque (Dunkirk) — Mark Weingarten, Gregg Landaker et Gary A Rizzo

- Meilleure direction artistique: La forme de l'eau (The Shape of Water) — Paul Denham Austerberry, Shane Vieau et Jeff Melvin

- Meilleur film en langue étrangère: Le film chilien A Fantastic Woman

- Meilleur court-métrage d'animation: Dear Basketball

- Meilleur long-métrange d'animation: Coco

- Meilleurs effets visuels: Blade Runner 2049 — John Nelson, Gerd Nefzer, Paul Lambert et Richard R Hoover

- Meilleur montage: Dunkerque (Dunkirk) — Lee Smith

- Meilleur court-métrage documentaire: Heaven Is a Traffic Jam on the 405  Frank Stiefel

- Meilleur court-métrage de fiction: The Silent Child — Chris Overton et Rachel Shenton

- Meilleur scénario adapté: Appelle-moi par ton nom (Call Me By Your Name) — James Ivory

- Meilleur scénario original : Get Out — Jordan Peele

- Meilleure direction photo: Blade Runner 2049 — Jordan Deakins

- Meilleure musique (bande sonore originale): La forme de l'eau (The Shape of Water) — Alexandre Desplat

- Meilleure chanson originale: Remember Me — Coco (Kristen Anderson-Lopez and Robert Lopez)