La quête viscérale de Sophie Dupuis

Peut-on jamais échapper à son milieu, à son sang? C’est l’une des questions que pose «Chien de garde», premier long métrage rentre-dedans de Sophie Dupuis, cinéaste qui tient ici les promesses décelées dans ses courts. La famille est en l’occurrence un thème majeur dans son œuvre en bourgeon.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Peut-on jamais échapper à son milieu, à son sang? C’est l’une des questions que pose «Chien de garde», premier long métrage rentre-dedans de Sophie Dupuis, cinéaste qui tient ici les promesses décelées dans ses courts. La famille est en l’occurrence un thème majeur dans son œuvre en bourgeon.

JP et son jeune frère Vincent sont comme deux petits princes de la rue. Leur royaume ? Verdun, qu’ils sillonnent en « collectant » pour leur oncle, un petit malfrat plus dangereux qu’il n’y paraît. Dans le même appartement bruyant s’entassent les deux frères, leur mère Joe, alcoolique aux périodes de sobriété fragiles, et Mel, la fiancée de JP, qui, comme lui, aspire à plus, à mieux. Mais peut-on jamais échapper à son milieu, à son sang ? C’est l’une des questions que pose Chien de garde, premier long métrage rentre-dedans de Sophie Dupuis, cinéaste qui tient ici les promesses décelées dans ses courts.

Car on la suit depuis plusieurs années, épaté qu’on fut notamment par L’hiver et la violence, sur un groupe de snowboarders, véritable clan, et Faillir (2012), récit tout en subtilité d’une relation incestueuse frère-soeur, prix du meilleur court métrage aux Rendez-vous du cinéma québécois, désormais Rendez-vous Québec Cinéma, que Chien de garde clora justement ce samedi 3 mars.

La famille est en l’occurrence un thème majeur dans l’oeuvre en bourgeon de Sophie Dupuis.

« Je suis enfant unique, et j’ai toujours été fascinée par les relations fraternelles. Je reviens toujours à cette fascination-là. Cette fascination pour quelque chose que je ne vais jamais connaître », confie Sophie Dupuis.

Un cinéma effervescent

De préciser la cinéaste, l’intrigue a pas mal évolué entre l’idée de départ et le scénario final.

« J’ai procédé à de grosses réécritures pendant la scénarisation, mais la famille était là dès le début. Sauf que les événements arrivaient beaucoup de l’extérieur. JP était plus en réaction et c’était finalement plus intéressant qu’il soit actif, qu’il provoque l’action. »

JP (Jean-Simon Leduc), héros qui ploie sous les responsabilités, sous ce sentiment de devoir veiller, seul, sur son frère (Théodore Pellerin) et leur mère (Maude Guérin), aussi instables l’un que l’autre, chacun à sa manière. Le frérot, en particulier, est sujet à des crises de violence imprévisibles.

Aux côtés de JP, Mel (Claudel Laberge) est ce rappel qu’une vie différente est peut-être possible. Dans l’ombre guette tonton Dany (Paul Ahmarani), homme fourbe qui vient de placer un revolver dans la main de JP.

« Je veux faire un cinéma plein d’énergie, effervescent. C’est en moi. Je veux que les spectateurs ressentent le film physiquement, qu’ils le vivent dans leurs tripes. C’est vraiment à partir de cette impulsion-là que j’ai conçu ces personnages plus grands que nature. J’aime travailler avec les acteurs, et j’aime leur donner beaucoup de jus. »

Les yeux d’un héros

Vedette entre autres de Maudite poutine de Karl Lemieux, Jean-Simon Leduc compose un JP que l’on sent fourbu émotionnellement, malgré sa jeunesse. Quelque chose dans le regard…

« Ah ! Les yeux de Jean-Simon ! Ses yeux ne se peuvent pas ! Son personnage, JP, est celui sur lequel tout le monde se repose, sur qui tout le monde compte. Il reçoit, il encaisse… Il avance avec ce fardeau duquel il se libérera. Tout du long, JP est aux aguets. Je le vois comme en retrait de sa propre vie, à surveiller ce qui se passe, parce qu’il sait que quoi qu’il arrive, c’est lui qui va nettoyer les dégâts. Et je trouve que les yeux de Jean-Simon, donc, traduisent tout ça, cette idée d’un personnage qui est à l’affût, tout le temps, avec cette tristesse, jamais loin. »

Sophie Dupuis tire de grandes performances de toute sa distribution. En matriarche pleine d’amour et de failles, capable de miel autant que de fiel, Maude Guérin convoque le souvenir de la pièce Motel Hélène. Quant à Théodore Pellerin, son Vincent est mémorable, à la fois juvénile et inquiétant.

Sur ce point, la cinéaste insiste sur l’importance que revêtirent les répétitions, en amont.

Supplément d’humanité

De fait, avant de rejoindre le plateau, Sophie Dupuis prit cinq semaines pour se réunir, périodiquement, avec les comédiens.

« Pour moi, les répétitions, c’est fondamental. Les acteurs développent une aisance entre eux, et moi avec eux. C’est une décision de production, car ça coûte des sous. »

Chien de garde, on le précise, disposait d’un budget de 1,5 million de dollars, somme ne laissant guère de marge de manoeuvre.

Je suis enfant unique, et j’ai toujours été fascinée par les relations fraternelles. Je reviens toujours à cette fascination-là. Cette fascination pour quelque chose que je ne vais jamais connaître.

« Mon producteur Etienne Hansez m’a appuyée là-dedans, comme dans tout le reste. C’est en répétition que le personnage de Théodore, Vincent, a pris sa forme définitive. Il était juste détestable dans mon scénario, et tant Jean-Simon que Maude me demandaient pourquoi leurs personnages restaient auprès de lui. Et moi je répondais : “C’est ton frère, c’est ton fils”, mais ils restaient avec leur questionnement. Ils avaient raison. Théodore, lui, avait compris ça d’instinct. Il a pris le personnage écrit comme une base et il a rajouté la couche d’humanité qui manquait, et qui faisait qu’on pouvait s’attacher à Vincent. Il a infusé une beauté et une vulnérabilité à Vincent. Ç’a été une grande leçon pour moi. »

Prise de conscience

Une leçon suivie d’un tournage de rêve, il appert. Ici, Sophie Dupuis loue le travail de son équipe.

« J’ai toujours dit et su qu’on ne faisait pas un film seule. Sur ce premier long métrage, j’ai réellement compris à quel point les collaborateurs créent le film avec toi. Comme cinéaste, t’es là pour communiquer une vision. Eux, ils la matérialisent. Si tu travailles avec d’autres, ça ne donnera pas le même film. D’où l’importance du choix des collaborateurs. Auparavant, j’avais une espèce d’ouverture spontanée vis-à-vis de ceux qu’on me suggérait. Or, j’ai eu une prise de conscience par rapport à cet aspect-là. »

Un constat qui aura une incidence sur les choix futurs de la jeune réalisatrice en matière de collaborations.

« Tu passes du temps ensemble… Tout se fait ensemble, sur un film. Tu développes des rapports privilégiés que tu n’aurais pas avec n’importe qui. C’est une compréhension mutuelle, une complicité… Ça a du sens, ce que j’essaie de décrire ? »

Oui : c’est, au fond, la description d’une famille.

Chien de garde

Prend l'affiche le 9 mars.