Huis clos sur l’enfer

Une scène tirée du film «Une famille syrienne», de Philippe Van Leeuw
Photo: MK2 Mile-End Une scène tirée du film «Une famille syrienne», de Philippe Van Leeuw

Sous l’assaut des images du carnage de familles entières dans la Ghouta orientale, fief rebelle de Damas bombardé par les troupes d’Assad, avec ou sans cessez-le-feu, comment se figurer de l’intérieur le quotidien des Syriens assiégés à demeure, avant que leur chez-eux s’écroule ?

Une famille syrienne (sur nos écrans le 9 mars) réussit ce miracle de l’identification pure. « Je voulais parler des gens qu’on ne voit pas derrière leurs murs », explique le cinéaste belge Philippe Van Leeuw.

Dans son film d’une intensité exceptionnelle, les snipers tirent dehors, tandis qu’enfants et adultes se terrent, barricadés. Regarder par la fenêtre, c’est risquer de voir un des leurs agoniser puis mourir sur le trottoir d’en face. Sortir chercher le corps au péril de sa vie, certains l’osent, d’autres surtout pas.

L’atmosphère est suffocante, les pénuries sont diverses, des bombes peuvent exploser à tout bout de champ. Reste à s’occuper des enfants, à faire la cuisine, à s’aimer parfois, comme s’y applique un petit couple d’adolescents, à affronter le pire. Chaque personne révèle en ces conditions extrêmes sa vraie nature : courage, lâcheté, humanité, déshumanisation…

Pour Philippe Van Leeuw, la normalité n’existe pas en temps de guerre. Subsiste ce désir de durer en gérant l’impossible. « J’ai cherché à réaliser un film sur ce que la guerre fait à des gens ordinaires, précise-t-il. Toutes les guerres de toutes les époques. »

C’est dans un appartement, sous la règle des trois unités théâtrales — d’action, de lieu, de temps (24 heures, de l’aube à l’aube) — définie par Boileau, que Philippe Van Leeuw a planté le décor de l’enfer. « Il me fallait créer un huis clos d’office, dit-il. Nul besoin d’avancer vite. Mon point de vue est simple : on est avec eux. »

Une famille syrienne, sans constituer une énième démonstration didactique, devient, par la grâce d’une humanité en miroir, une pure salve de vie. Ce film, tenant de la tragédie grecque mêlée d’intimité troublante, amène le spectateur à songer : « Ça pourrait être moi. »

Prix du public de la section Panorama à la Berlinale 2017, coiffé de divers lauriers sur la planète festival — au film, au cinéaste, au scénario, aux interprètes Hiam Abbass et Diamand Abou Abdoub —, Une famille syrienne, qu’on verrait facilement adapté à la scène, ouvre le panorama de la géhenne en révélant le quotidien des damnés de la terre.

Le cinéaste, également directeur photo, possède un rare don d’empathie en zones d’épouvante. Il nous avait donné en 2009 le lancinant Le jour où Dieu est parti en voyage, traversé des douleurs d’une jeune femme tutsie durant le génocide rwandais.

Tourner à Beyrouth

Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Le cinéaste Philippe Van Leeuw
 
Une famille syrienne aurait pu être tourné n’importe où en studio, mais Philippe Van Leeuw insista pour poser son plateau à Beyrouth. « Je ne suis pas Syrien, explique-t-il. Je ne parle pas arabe. Je n’ai jamais connu la guerre, mais tous mes acteurs l’ont vécue, Hiam Abbass aussi. J’aime penser qu’ils portent en eux la vigilance des personnages. Même ma script est libanaise. Tous, des plus âgés aux plus jeunes, furent nos professeurs, en quelque sorte. La bande sonore éclaire le hors-champ, les rafales, les explosions qu’on ne verra jamais. »

Il avait été marqué de l’extérieur par la guerre du Liban des années 1980. « Mon frère avait habité là-bas, dit-il. Puis j’ai passé sept, huit mois en 2010 et 2011 comme chef-opérateur dans ce pays couturé de cicatrices. Et j’ai cherché à savoir. Tant de gens chaleureux, amicaux, m’ont parlé de leur guerre. J’ai appris plein de choses, de celles, quand la Syrie s’est mise à pourrir, dont on a envie de témoigner. »

Plus tard, une jeune femme syrienne lui a raconté le quotidien de son père à Alep, qui ne pouvait sortir de chez lui. « Je l’ai remplacé par une famille sans homme adulte, sinon un vieillard, où la matriarche (Hiam Abbass) a la main haute sur la maisonnée. » Une jeune femme avec un bébé (Diamand Abou Abboud) — des voisins recueillis par la famille — se prépare à quitter le pays avec son mari universitaire, bientôt disparu…

Hiam Abbass, mythique actrice israélo-palestinienne (Les citronniers, La fiancée syrienne), devient la clé de voûte de cette famille élargie, femme dure, sublime et sans pitié. « Ce personnage n’a pas le choix, explique le cinéaste. Il doit surmonter son humanité pour le bien collectif, prendre des décisions sans état d’âme. » Le cinéaste considère les femmes comme l’ancrage et le port des hommes, leurs cibles de prédilection aussi.

Sur Diamand Abou Abboud, il ne tarit pas d’éloges. « Cette jeune comédienne libanaise est incroyablement juste. Le pire fut de tourner la scène de son viol. On a fait trois prises, en plan-séquence, captées comme pour un documentaire : la porte, le canapé. Elle était couverte de bleus et se donnait toujours. Toute l’équipe souffrait. Je voulais qu’on soit obligés d’affronter cette scène insoutenable sans voyeurisme, en état de choc, sans faire l’impasse sur ce que le viol représente comme arme de guerre. »

Quant au grand-père, Philippe Van Leeuw le décrit comme un pauvre type qui n’arrive pas à surmonter sa lâcheté. « Mais je ne condamne pas mon personnage. Il se condamne lui-même. Cette culpabilité d’homme qui se sent impuissant tient de la plaie qui ne se referme jamais. La guerre est un abîme moral aussi. »

Cet entretien a été effectué à Paris où Odile Tremblay était l’hôte des Rendez-vous d’Unifrance.