Femmes autochtones: celles qui meurent et celles qui restent

Au Canada, on estime que les femmes autochtones ont huit fois plus de risques d’être assassinées que n’importe quel autre citoyen. La cinéaste Kim O’Bomsawin a multiplié les rencontres pour que soit brisé le silence.
Photo: Rendez-vous Québec Cinéma Au Canada, on estime que les femmes autochtones ont huit fois plus de risques d’être assassinées que n’importe quel autre citoyen. La cinéaste Kim O’Bomsawin a multiplié les rencontres pour que soit brisé le silence.

Difficile de connaître destin plus ardu que celui d’Angel Gates, l’une des femmes que l’on rencontre dans le documentaire Ce silence qui tue, de Kim O’Bomsawin. Née du viol de sa mère, alors que celle-ci n’avait que 12 ans, Angel a été vendue comme prostituée pour la première fois à l’âge de 11 ans par cette même mère, devenue héroïnomane. Sous le coup de la protection de la jeunesse, elle en sort à 19 ans, pour se retrouver dans une chambre insalubre du Downtown East Side de Vancouver. C’est un homme venu voler dans sa chambre qui la trouve, un jour, alors qu’elle est en train de se pendre. Il lui sauvera la vie. Depuis, Angel Gates a connu la consommation de drogue et la prostitution, et sa mère, à qui elle pardonne, a été assassinée par son conjoint, dit-elle, en 2008.

Angel Gates est une autochtone haïda de Colombie-Britannique. « Je veux vivre, dit-elle aujourd’hui à Kim O’Bomsawin, mais les chances sont contre moi. »

Dans le cadre de ce film, qui porte sur les femmes autochtones assassinées et disparues, l’Abénaquise Kim O’Bomsawin a tenu à rencontrer des survivantes. « Je voulais montrer des femmes fortes, montrer le vrai visage de ces femmes qui risquent de finir comme les autres ou de devenir une statistique comme les autres. Mais qui, pour toutes sortes de raisons, sont restées en vie. »

Ces femmes sont donc souvent nées sous une mauvaise étoile, de mères alcooliques ou toxicomanes, violentées de mère en fille par les uns et les autres. Mais elles ont aussi un rayonnement et une force qui renversent, lorsque l’on mesure le chemin qu’elles ont parcouru.

« Il se dégage une telle force de chacune d’entre elles qu’on ne verse pas dans la victimisation. Aucune de ces femmes ne se pose en victime », dit Kim O’Bomsawin.

Cycle de violence

D’autres n’ont pas connu le même sort. On parle par exemple de Paige Gauchier, cette jeune fille morte d’une surdose à 19 ans, toujours à Vancouver, après avoir longtemps soutenu sa mère lourdement toxicomane. Ou de Tina Fontaine, cette autre jeune fille, retrouvée morte, à 15 ans, dans la rivière Rouge, à Winnipeg. L’homme accusé du meurtre de Tina Fontaine a été acquitté par un jury jeudi dernier.

Kim O’Bomsawin tente de remonter plus loin dans le cycle de violence. Dans la communauté algonquine de Lac-Simon, au Québec, elle rencontre Réjean-Luc Gunn, lui-même agressé sexuellement dans sa jeunesse, qui s’est dénoncé lui-même à la police pour des agressions commises dans la communauté et qui a tenu à purger sa peine en prison. Deux femmes racontent également les agressions dont elles ont été victimes dans le silence des confessionnaux des pensionnats.

Les seuls chiffres officiels disponibles établissent à 1200 le nombre de femmes autochtones assassinées et disparues depuis 30 ans au Canada. En entrevue, Kim O’Bomsawin reconnaît que ces statistiques sont moins élevées dans la province de Québec. « Cela ne veut pas dire que le problème n’existe pas, dit-elle. Ça dépend du milieu dans lequel on vit. Quand on vit de la violence dans une communauté autochtone, on peut aller en ville pour chercher une vie meilleure. Mais lorsqu’on n’a pas l’éducation nécessaire, on peut se retrouver dans des milieux à risque. »

Ouvrir les yeux

Le film de Kim O’Bomsawin ne cherche pas de coupables. Mais il veut ouvrir les yeux des spectateurs sur l’urgence d’agir, et aussi sur la vulnérabilité de ces femmes qui errent dans les rues des villes. Selon les statistiques qu’elle avance, sept disparitions de femmes autochtones sur dix se déroulent en milieu urbain.

« Je voudrais qu’on arrête d’ignorer et de détourner le regard. Je voudrais qu’on s’installe et qu’on réfléchisse à ce qu’il faut faire », dit-elle en entrevue.

Pour elle, cela peut passer par des cours d’éducation sexuelle dès le plus jeune âge, ou encore par la mise en place de groupes d’aide pour les hommes dans les communautés autochtones, afin que ces derniers puissent gérer leur mal-être. « Les hommes réagissent différemment des femmes. Les femmes vont se replier sur elles-mêmes, mais les hommes tournent la violence vers les autres, à travers l’inceste ou les agressions sexuelles. Mais il y a de plus en plus d’hommes qui sont tannés et qui veulent briser ce cycle. » La cinéaste a d’ailleurs tenu à montrer le chemin parcouru par deux hommes de la communauté de Lac-Simon pour mettre fin à la violence.

« On ne peut pas attendre cinq ans, dit Kim O’Bomsawin. Il faut mettre de l’avant des mesures adéquates. »

Ce silence qui tue

De Kim O’Bomsawin. Dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma, au Cinéplex Odéon Quartier Latin mardi à 18 h, et à la Cinémathèque québécoise mercredi à 20 h. À la télévision : sur la chaîne d’APTN le lundi 5 mars à 21 h, et au Canal D le jeudi 8 mars à 22 h.