Les confidences épiques de Denis Villeneuve

Le cinéaste Denis Villeneuve
Photo: Chris Pizzello / Invision / Associated Press Le cinéaste Denis Villeneuve

Les Rendez-vous Québec Cinéma ont réussi à arracher Denis Villeneuve à l’écriture de son adaptation du roman Dune, le temps d’une leçon de maître très courue.

Accueil de rock star pour Denis Villeneuve dimanche dans un théâtre Maisonneuve bondé. Durant près de deux heures, la causerie animée par Marie-Louise Arsenault a permis une exploration en profondeur tant du parcours que du processus créatif du réalisateur de Blade Runner 2049, en lice le 4 mars pour cinq Oscar. Généreux dans ses réponses et humble comme pas un, Villeneuve s’est plusieurs fois excusé en craignant d’ennuyer le public. Lequel lui a systématiquement répondu par des applaudissements nourris et des cris d’enthousiasme.

« Il faut savoir que l’événement devait se tenir dans une petite salle devant 80 ou 100 personnes », a indiqué Denis Villeneuve, sourire en coin, à l’assistance de 1400 personnes.

La demande a en effet été telle qu’on a dû réquisitionner la Place des Arts, où s’est déroulée une discussion passionnante ponctuée de constats et d’anecdotes mémorables.

Premiers chocs

En maintes occasions, le cinéaste a rendu hommage à des collaborateurs passés et présents, notamment aux directeurs photo André Turpin et Roger Deakins.

« Comme réalisateur, tu développes une intimité avec le directeur photo. C’est comme une danse. Un langage se développe, une complicité dans le regard. C’est difficile à expliquer… C’est une des choses qui me touchent le plus, au cinéma : cette idée que des gens vont entrer en symbiose et faire de la poésie ensemble. »

En amont, Denis Villeneuve est revenu sur son premier choc de cinéma : Rencontre du troisième type (Close Encounter of the Third Kind), de Steven Spielberg. C’est en voyant cette saga de science-fiction racontée à travers le regard d’un homme ordinaire qu’il dit avoir compris ce qu’était un metteur en scène de cinéma.

On pense à L’arrivée (Arrival), où une invasion extraterrestre est relatée du seul point de vue d’une linguiste, et on remonte ainsi aux origines de ce beau paradoxe entre la vastitude du canevas et l’intimité du regard qui caractérise le travail de Villeneuve.

Appréhender la réalité

D’autres moments charnières l’ont marqué, notamment à l’école.

« Dernièrement, j’écoutais un discours de Ridley Scott [honoré aux BAFTA] et il disait que si on réglait les problèmes en éducation, on résoudrait probablement beaucoup de problèmes dans la société en général. Au sujet des professeurs, des maîtres, j’avais un intérêt pour les sciences, mais j’ai eu un éveil assez précoce pour le cinéma. Au secondaire, un enseignant, Roger Young, nous montrait des making-of de films, les premiers que j’ai vus. Ça m’a mis en relation avec la fabrication d’un film. Il nous a présenté une tonne de courts métrages de l’ONF. »

Parmi les autres épisodes phares de sa vie, Denis Villeneuve a réitéré l’importance qu’a eue pour lui, et continue d’avoir, l’émission La course Europe-Asie, en 1990-1991. Après avoir appris à réfléchir le cinéma et à manier une caméra, la Course lui a enseigné « à appréhender la réalité ».

Le tournant Incendies

Une réalité à laquelle il n’est revenu « s’abreuver », pour reprendre son expression, qu’avec Incendies, qu’il définit comme un tournant. « En terminant mon deuxième film, Maelström, j’ai compris que je ne savais pas vraiment faire du cinéma. J’étais capable de faire des belles images, mais sur le plan de la mise en scène, il y avait beaucoup d’expression et un manque de communication […]. Je me suis rendu compte qu’en écriture, j’avais besoin d’un coup de main. »

Entrée en scène de Valérie Beaugrand-Champagne, conseillère à la scénarisation émérite.

« Elle m’a aidé dans le développement des personnages, que ce soit dans les scènes ou par rapport à leur arc complet. J’ai appris à écrire avec Valérie et avec le matériel de Wajdi [Mouawad, auteur de la pièce]. Avec Incendies, c’était la première fois où j’avais l’impression de me mettre en retrait, avec une caméra qui était uniquement au service de l’histoire. »

Les bonnes idées

Une autre frustration professionnelle évoquée se rapporte à la direction d’acteurs, en cela que Villeneuve a longtemps eu l’impression de passer à côté d’une expérience privilégiée.

Son film Ennemi (Enemy) a été créé dans cette optique, comme un laboratoire expérimental de direction d’acteurs, avec la complicité de Jake Gyllenhaal, qu’il retrouva aussitôt après pour Prisonniers (Prisoners).

Encore par rapport à la relation avec les interprètes, le cinéaste a souligné qu’il se devait d’être à leur écoute et d’avoir l’humilité d’intégrer leurs idées lorsque celles-ci s’avéraient meilleures que les siennes.

En guise d’exemple, il a présenté la scène finale de Sicario en détaillant en quoi elle divergeait de celle du scénario (involontairement glauque), et comment c’est finalement Benicio Del Toro qui lui a suggéré une autre fin. Villeneuve a réécrit la scène avec Del Toro, l’actrice Emily Blunt et le directeur photo Roger Deakins.

Fascinant, que de revoir cette séquence à la lumière des motifs ayant poussé le cinéaste à en changer autant la teneur.

Sensibilité québécoise

Au passage, Villeneuve a confirmé choisir ses projets américains en sachant qu’on lui laissera ce genre de marge de manoeuvre. Ainsi remanie-t-il toujours les scénarios afin de tisser un lien, incapable qu’il est de réaliser de simples commandes, quel que soit le budget.

Est-ce à dire qu’on l’a définitivement perdu au profit d’Hollywood où il ne cesse de briller ?

« Ma sensibilité est québécoise. Mon regard a été forgé par des gens d’ici », a-t-il rappelé en cours d’entretien.

« J’ai fait neuf longs métrages et un seul parle du Québec, Polytechnique. Je sens que ma carrière va être un long voyage pour revenir ici. »

À terme, cette leçon de maître s’est révélée un moment privilégié, et qui plus est d’une étonnante proximité considérant la taille de la salle.

En vérité, intimité et grand déploiement ne pouvaient que bien s’accorder avec Denis Villeneuve.

En complément

Collaboratrice de longue date de Denis Villeneuve, la chef costumière Renée April offrira à son tour une leçon de maître dans le cadre des RVQC, ce lundi 26 février à la Cinémathèque. Renée April a créé les costumes pour des films aussi variés que Le violon rouge et Blade Runner 2049. Sachant que les comédiens disent souvent qu’ils trouvent leur personnage en revêtant son costume, il sera intéressant d’entendre celle qui conçoit ces écrins qui sont beaucoup plus que de simples vêtements.

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