«Les gardiennes» — Une guerre dans leur jardin

Visuellement, cette fresque campagnarde rappelle les œuvres champêtres de l’artiste Jean-François Millet.
Photo: MK2 Mile End Visuellement, cette fresque campagnarde rappelle les œuvres champêtres de l’artiste Jean-François Millet.

Difficile d’exceller en tout, et pour un cinéaste, dans tous les genres. L’incursion de Xavier Beauvois du côté de la comédie (La rançon de la gloire) ne fut guère concluante, surtout après une réussite brillante et incontestable (Des hommes et des dieux). Le voici de retour avec cette sobriété qui lui va si bien, cette sensibilité à décrire des êtres façonnés par la dureté des éléments, mais aussi celle de leurs principes. Et c’est sans compter le tumulte parfois violent qui les entoure, dont ils ne peuvent jamais s’échapper.

Le vacarme assourdissant de la Première Guerre mondiale est absent dans Les gardiennes, si ce n’est en rêve, mais les ravages sont chaque jour bien visibles, dont sur les visages inquiets de ces femmes laissées derrière, craignant que le pire survienne à leur conjoint, ou à leurs fils. Pendant quelques années, elles devront pourtant user d’imagination et travailler à la sueur de leur front pour tenir à bout de bras leurs propriétés, leurs fermes.

Cette lassitude se lit sur le visage d’Hortense (Nathalie Baye, admirable dans la retenue), labourant les champs comme une bête de somme avec sa fille Solange (Laura Smet, qui partage le grand écran avec Baye, sa mère, pour la première fois) à ses côtés. Sans ses deux garçons et son gendre qui combattent les Allemands, elle finit par trouver aide et réconfort auprès de Francine (Iris Bry, une novice du jeu, mais quelle présence), une belle orpheline qui travaille dur, croyant avoir trouvé là non pas un boulot, mais une vraie famille.

Ce sentiment d’appartenance s’amplifie lorsque Georges (Cyril Descours), l’un des deux fils d’Hortense, revient le temps d’une permission. Comment être insensible au charme, à la bonté et à la facilité qu’a cette fille de chanter pour insuffler un peu de beauté ? Ce couple secret, voire illégitime, sera de nouveau séparé par la guerre, mais aussi par de tristes malentendus (liés en partie à la présence de soldats américains). Pour Francine, qui se croyait affranchie, la chute sera douloureuse.

On pourrait aisément poser sur Les gardiennes une grille d’analyse féministe, mais l’humanité de Xavier Beauvois, tangible, va au-delà du simple hommage à la hardiesse des femmes face aux lois implacables de la paysannerie, surtout celle des années 1910. Le soin visuel apporté à cette fresque campagnarde, gracieuseté de la directrice de la photographie Caroline Champetier, une fidèle du cinéaste, donne l’illusion des toiles de Jean-François Millet, et à toutes les saisons. La contemplation est aussi favorisée grâce à une utilisation judicieuse, et parcimonieuse, de la musique, les plages les plus amples sur le plan orchestral signées Michel Legrand venant souligner la grandeur d’âme de Francine, sans doute la moins écorchée vive de cette chronique pastorale.

Et si le cinéaste lui accorde une forme de rédemption — le tout dernier plan du film apparaît sans équivoque —, il fait preuve d’une indéniable tendresse à l’égard de toutes ces figures tragiques d’abord imaginées par l’écrivain Ernest Pérochon, et dont le roman, publié en 1924, puise dans des blessures jadis très vives. Xavier Beauvois a profité de cette oeuvre tombée dans l’oubli pour en faire une admirable partition nuancée sur les timides avancées des femmes de l’époque, l’irruption bruyante d’une nouvelle machinerie agricole, et surtout les ravages de la parole opprimée face aux pires traumatismes. Toujours d’une grande pudeur, il a justement épousé celle de ses héroïnes, et de leurs hommes blessés, au milieu de paysages à l’horizon parfois impitoyable.

Les gardiennes

★★★★

Drame de Xavier Beauvois. Avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry, Cyril Descours. France, Suisse, 2017, 135 minutes.