Le temps des femmes à la BAFTA

Le réalisateur Martin McDonagh, le producteur Peter Czemin, les acteurs Sam Rockwell, Frances McDormand et le producteur Graham Broadbent posent après avoir remporté leur prix. 
Photo: Joel C Ryan Associated Press Le réalisateur Martin McDonagh, le producteur Peter Czemin, les acteurs Sam Rockwell, Frances McDormand et le producteur Graham Broadbent posent après avoir remporté leur prix. 

Première femme à animer en solo les BAFTA, ces « Oscar britanniques », la comédienne Joanna Lumley avait signifié en amont de la cérémonie ne pas souhaiter politiser celle-ci. La vedette d’Absolutely Fabulous n’en a pas moins salué d’office le mouvement Time’s Up, cela après que toutes les actrices présentes eurent défilé sur le tapis rouge en robes noires à l’initiative dudit mouvement de lutte contre le harcèlement sexuel. Côté récompenses, Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, oeuvre aussi remarquable qu’à propos, a été sacré Meilleur film.

Tragédie aux accents de noire comédie écrite et réalisée par Martin McDonagh, ce récit d’une mère qui refuse de voir le viol et le meurtre de sa fille rester impunis l’a également emporté dans les catégories du Meilleur scénario original, du Meilleur acteur de soutien (Sam Rockwell), de la Meilleure actrice (Frances McDormand) et de la Meilleure production britannique. Il s’agit de la première coproduction 50/50 entre la Grande-Bretagne et les États-Unis à gagner ce prix.

« Nous avons terminé il y a un an ce film traitant d’une femme qui s’en prend à l’establishment. Cela semble plus pertinent encore à présent avec Time’s Up. On dirait que des changements significatifs peuvent survenir rapidement si l’on s’y consacre », s’est réjoui le coproducteur Graham Broadbent.

Habituellement peu encline aux prises de position politiques, Frances McDormand a pour sa part réaffirmé sa solidarité « avec ses soeurs » en concluant : « Le pouvoir au peuple ! »

Réalisation ou réalisateur ?

Si le résultat des courses a eu l’heur de faire consensus, il faut dire que les choses étaient mal engagées pour les BAFTA. L’annonce des nominations dans la catégorie de la Meilleure réalisation avait en effet suscité la controverse, aucune réalisatrice, pas même Greta Gerwig dont le Lady Bird fut l’un des films chouchous de 2017, n’ayant été retenue parmi les cinq cinéastes en lice. On se souviendra que l’actrice Natalie Portman avait dénoncé le même phénomène aux Golden Globes par un trait d’humour cinglant.

Finalement, Guillermo del Toro, candidat à battre pour The Shape of Water, a été désigné vainqueur devant Denis Villeneuve (Blade Runner 2049), Luca Guadagnino (Call Me by Your Name), Christopher Nolan (Dunkirk), et Martin McDonagh (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri).

Avec douze nominations, soit le nombre le plus élevé, The Shape of Water partait avec l’avantage. Ce conte d’une femme de ménage muette qui sauve la vie de l’humanoïde amphibien duquel elle s’est éprise aura dû se contenter de deux prix outre celui de la réalisation : Meilleure musique (Alexandre Desplat) et Meilleure direction artistique (Paul Austerberry, Jeff Melvin, Shane Vieau).

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le réalisateur Denis Villeneuve

Quant à Blade Runner 2049, la magnifique saga de science-fiction s’est illustrée pour les Meilleurs effets visuels (Richard R. Hoover, Paul Lambert, Gerd Nefzer, John Nelson) et la Meilleure direction photo (Roger Deakins). Denis Villeneuve est allé quérir ce prix au nom de son collaborateur absent. Il en a profité pour remercier Ridley Scott, coproducteur du film et réalisateur de l’opus originel, pour la « liberté » et « l’inspiration ».

Et aussi…

Sans surprise, Gary Oldman a remporté le titre de Meilleur acteur pour son interprétation — sous maquillage, également lauréat d’un prix — de sir Winston Churchill dans Darkest Hours, de Joe Wright.

Parmi les autres prix d’interprétation, Allison Janney a été désignée Meilleure actrice de soutien pour I, Tonya.

À noter que le remarquable Call Me by Your Name, de Luca Guadagnino, s’est distingué dans la catégorie du Meilleur scénario adapté. Le réalisateur James Ivory (Maurice, Howards End), ici uniquement scénariste, s’est montré ému en notant qu’il se tenait pour la première fois sur la scène des BAFTA en tant que scénariste après des années de collaboration avec le producteur Ismail Merchant et la scénariste Ruth Prawer Jhabvala, tous deux décédés.

Mademoiselle, du Sud-Coréen Park Chan-wook, histoire de deux jeunes femmes amoureuses qui exercent une vengeance ingénieuse sur leurs bourreaux mâles pour mieux s’en affranchir, a pour sa part gagné le BAFTA du Meilleur film en langue étrangère, solidifiant la thématique féministe de la soirée.

De l’enjeu du racisme

À l’heure où la question du racisme demeure brûlante aux États-Unis et que triomphe au box-office Black Panther, première authentique superproduction construite autour d’un superhéros noir, les membres de la British Academy Film Awards ont montré qu’ils étaient aussi en phase avec cet enjeu.

Lauréat du Meilleur documentaire pour I Am Not Your Negro, ou une histoire du racisme aux États-Unis, le cinéaste haïtien Raoul Peck a remercié le défunt James Baldwin, auteur du manuscrit inachevé à l’origine du projet : « Il est l’image parfaite du grand humaniste. Il nous a laissé des mots nécessaires dans un monde où triomphe l’ignorance. »

Dans le même ordre d’idées, le laurier du Meilleur cinéaste, scénariste, ou producteur britannique débutant est allé à la réalisatrice Rungano Nyoni pour son film I Am not a Witch, oeuvre allégorique sur une enfant de huit ans accusée de sorcellerie et envoyée dans un camp de sorcières dans le désert africain.

Enfin, Daniel Kaluuya, vedette de la fable raciale horrifico-satirique Get Out, a été sacré Meilleur espoir.

Il sera intéressant de constater dans quelle mesure les résultats, et surtout les courants de fond, seront similaires ou différents lors de la remise des Oscar le 4 mars prochain.

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