«Pour vivre ici»: l’hiver, la lumière

Élise Guilbault sous le regard de Bernard Émond. Rarement a-t-on vu une caméra aimer et comprendre le visage d’une actrice à un tel degré.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Élise Guilbault sous le regard de Bernard Émond. Rarement a-t-on vu une caméra aimer et comprendre le visage d’une actrice à un tel degré.

Il y eut d’abord cette vision d’une femme qui marchait, marchait. Où allait-elle ? D’où venait-elle ? En répondant à ces deux questions, Bernard Émond put répondre à une troisième, à savoir qui était-elle, cette marcheuse ? La femme se rapprochant, le cinéaste entrevit ses traits : ceux d’Élise Guilbault. Elle incarne Monique, héroïne en proie au deuil de son mari, qui marche de la sorte « pour ne pas tomber ». Ses pérégrinations la mèneront de Baie-Comeau à Montréal, puis jusqu’au nord de l’Ontario. Dévoilé ce samedi en ouverture des Rendez-vous de Québec Cinéma, Pour vivre ici marque la quatrième collaboration entre Bernard Émond et Élise Guilbault.

« J’avais très envie de tourner un film en hiver à Baie-Comeau, parce que c’est magnifique, explique d’emblée le réalisateur. Filmer le traversier à la brunante, c’est prenant. Souvent, c’est un lieu qui va m’inspirer une histoire. Baie-Comeau, j’y avais donné une conférence, et on m’avait dit alors : “Vous savez, Baie-Comeau, c’est une ville de passage. On ne meurt pas ici.” »

Sur cent personnes dans la salle, moins d’une dizaine étaient nées sur la Côte-Nord. Et dès lors que Monique se manifesta, c’est une vie à Baie-Comeau qui prit forme autour d’elle ; ce mari décédé là, justement.

« La première séquence qu’on a tournée est celle du rêve, lorsqu’Élise progresse dans la neige, de dos. Il faisait –32 °C, on gelait. Puis on a fait ce gros plan d’elle avec Jean-Pierre [St-Louis, le directeur photo]. Élise avait ses belles joues roses et cette expression de bonheur et de paix… c’était exactement ce que je cherchais, ce que j’espérais. Et je me suis dit que tout irait bien. Ç’a été un film comme ça. »

Quand « être » suffit

À cet égard, rarement a-t-on vu une caméra aimer et comprendre à ce point le visage d’une actrice.

« Quand je me retrouve avec Bernard, j’accepte d’entrer dans son monde particulier où j’ai l’impression de faire quelque chose qui a une “signifiance”, confie Élise Guilbault. J’accepte aussi de m’abandonner, mais dans un cadre très serré. Je suis surexpressive et bavarde, et ce que Bernard me demande, c’est un dépouillement, une retenue ; c’est de la dentelle et non de la grosse maille. Exprimer la souffrance sans la démontrer, c’est aussi difficile que grisant. Je deviens complètement investie. Juste “être”, vraiment “être”, dans le vent glacial de Baie-Comeau, c’est très… satisfaisant. C’est suffisant. »

Après un silence, la comédienne ajoute, songeuse : « Peut-être que ce n’est pas si aux antipodes de ce que je suis, cette retenue, puisque Bernard me dit toujours : “Ce qui m’intéresse, c’est toi ; c’est d’aller jusqu’à ton âme.” »

Élise Guilbault ne lui livre rien de moins que cela, chaque fois.

Une belle rencontre

Ainsi, après Paulette en pleine déchéance dans La femme qui boit et Jeanne perdue dans La neuvaine, puis retrouvée dans La donation, voici Monique désemparée.

« Quand on a fait La femme qui boit, on s’est laissés en se disant que ça avait été une belle rencontre, se souvient Élise Guilbault. Plus tard, Bernard m’a raconté qu’il était allé à Sainte-Anne-de-Beaupré et qu’il était passé par cette allée au bout de laquelle il y avait un bloc de ciment. Il a spontanément imaginé une femme désespérée qui se serait tenue là, une femme que je pourrais jouer : Jeanne. Plus tard encore, pendant la tournée des festivals avec La neuvaine, on jasait et il m’a expliqué que Jeanne n’avait pas encore vécu tout ce qu’elle avait à vivre. D’où notre troisième collaboration, La donation. »

Comme ses prédécesseures, la protagoniste de Pour vivre ici est frappée par le drame. En quête de repères, elle cherche du côté de ses enfants (Danny Gilmore, Marie Bernier), tous deux installés dans la métropole, la prospérité stressée. Le contact est plus aisé avec Adhita (Amena Ahmad), sa belle-fille, et surtout avec Sylvie (Sophie Desmarais), jadis fiancée de François, ce fils décédé.

Je suis surexpressive et bavarde, et ce que Bernard me demande, c’est un dépouillement, une retenue ; c’est de la dentelle et non de la grosse maille. Exprimer la souffrance sans la démontrer, c’est aussi difficile que grisant. Je deviens complètement investie. Juste “être”, vraiment “être”, dans le vent glacial de Baie-Comeau, c’est très… satisfaisant. C’est suffisant. 

« Je suis hanté par Voyage à Tokyo, d’Ozu, et ça depuis des années », confie Bernard Émond qui, avec cette figure du parent parti de loin pour aller rendre visite à une progéniture affairée, rend hommage au maître.

Ce qui a disparu

En remontant — littéralement — les chemins de son passé, Monique est confrontée à tout ce qui a disparu, outre son époux : une proximité avec ses enfants, l’église de son village natal, la ferme de ses grands-parents…

« Il y a un vrai questionnement existentiel, note Élise Guilbault. Qui suis-je, où vais-je, qu’est-ce que je regrette, qu’est-ce que j’assume… ? »

Et Bernard Émond de renchérir : « Monique ne trouve pas ses réponses auprès de ses enfants, alors elle pousse plus loin, dans sa propre enfance, mais les réponses ne sont pas davantage là. Sauf qu’à travers ce périple-là, elle trouve quelque chose. Pas ce qu’elle croyait chercher, mais quelque chose de précieux néanmoins. Pasolini a écrit : “Je pleure un monde mort, mais moi qui le pleure, je ne suis pas mort.” Tout le film tient dans cette phrase. On ne peut pas revivre le passé, mais on continue de le porter en soi. »

Ces beautés-là

Oui, bien des choses ont disparu et d’autres encore disparaîtront, inéluctablement, comprend Monique. Ce faisant, toutefois, elle prend la pleine mesure des beautés qui subsistent : une complicité avec ses brus, la chaleur humaine qui règne en ces terres de sa prime jeunesse, la majesté du fleuve…

« J’arrive à l’âge où l’espérance est une nécessité, confie Bernard Émond. L’état du monde est affligeant. Le monde que j’ai connu s’en va tandis que celui dans lequel grandit ma petite-fille m’est étranger, ce qui ne nous empêche pas de partager un lien privilégié. Un lien reste toujours une possibilité. Des choses que j’ai aimées s’évanouissent, mais j’ai besoin de croire que d’autres choses, de belles choses, vont perdurer. C’est un acte de foi de ma part. Ce film est un acte de foi. »

En cela, Pour vivre ici se révèle l’oeuvre la plus lumineuse de Bernard Émond, au propre et au figuré. Le film baigne dans la lumière : celle du soleil qui se reflète sur la neige autant que celle qui émane du regard d’Élise Guilbault. Un regard à ranger parmi ces « belles choses » qui vont perdurer.

Pour vivre ici prend l’affiche le 23 février.