«Les gardiennes»: le film de femmes de Xavier Beauvois

Nathalie Baye et Laura Smet s’étaient déjà retrouvées à l’affiche d’un épisode d’une série télé, mais dans un film, jamais auparavant. Nul besoin pour elles d’imaginer en amont du tournage un lien de filiation, il existait déjà.
Photo: MK2 Mile End Nathalie Baye et Laura Smet s’étaient déjà retrouvées à l’affiche d’un épisode d’une série télé, mais dans un film, jamais auparavant. Nul besoin pour elles d’imaginer en amont du tournage un lien de filiation, il existait déjà.

On les rencontrait au TIFF de Toronto, où Les gardiennes était présenté en première mondiale. Le cinéaste des Hommes et des dieux brûlait de réaliser un film de femmes, après plusieurs chassés-croisés masculins. Féministe, celui-ci. Les inégalités salariales entre les sexes lui semblent ahurissantes. La sortie des Gardiennes au Québec tombe pile avec les débats sur les relations entre les sexes à remodeler.

Nathalie Baye avait déjà tourné avec lui dans Selon Matthieu en 2000, puis avait eu un rôle plus important, cinq ans plus tard, dans Le petit lieutenant. La voici cette fois en mère de sa propre fille Laura Smet, qu’elle a eue avec Johnny Hallyday.

Toutes deux s’étaient déjà retrouvées à l’affiche d’un épisode de la série Dix pour cent (intitulée Appelez mon agent au Québec), mais dans un film, jamais auparavant. Nul besoin pour elles d’imaginer en amont du tournage un lien de filiation, il existait déjà. « J’aime énormément jouer avec Laura, lance Nathalie Baye. Et sur ce plateau parfois, de professionnelle à professionnelle, je me disais : “C’est drôle que ce soit ma fille.” »

« Comme sa mère, Laura Smet est capable de se transformer à volonté, déclare le cinéaste français. Nathalie m’a dit : “Tu veux tourner avec des femmes ? Parce que ça va te prendre des couilles.” Les gardiennes rend hommage aux femmes qui faisaient rouler le pays durant la guerre. Au retour des hommes, elles sont retournées au placard. »

Nathalie Baye se fait souvent demander si elle préfère être dirigée par un homme ou par une femme. « Mais le vrai enjeu est d’être dirigé par un cinéaste acteur ou non-acteur, précise-t-elle ici. Les deux Xavier [Dolan et Beauvois] sont des interprètes et ils comprennent notre position. Ils sont du bâtiment, comme on dit. Sinon, je fais partie de ces actrices qui continuent à travailler après 50 ans et je mesure ma chance. »

Au duo mère-fille se rattache la troisième pointe du triangle : une servante et victime sacrificielle incarnée par l’étonnante et magnifique Iris Bry (une non-professionnelle, découverte par hasard) sous le soleil du Limousin. Avec des scènes qui évoquent les peintures de Millet et un climat qui rappelle ici et là Le retour de Martin Guerre. Le plus difficile pour les actrices fut d’apprendre les gestes de l’agriculture, couper le blé à la faucille, rentrer le foin. Pour ses cadrages, Beauvois demandait à sa directrice photo, Caroline Champetier, de penser western, un genre qui lui plaît, hors des circuits urbains aussi.

Les bocages du Limousin

Le film, une adaptation du roman d’Ernest Pérochon, est situé en pleine Grande Guerre et un peu au-delà, avec action de 1914 à 1919, dans une campagne sans hommes. Les soldats combattants des tranchées reviennent les jours de permission puis repartent au front, des soldats allemands s’arrêtent et tournent autour des fermières. Les femmes, ici sous la férule d’Hortense (Nathalie Baye), attelées aux durs travaux des champs, ont pris le relais des hommespour garder la terre fertile.

Goncourisé en 1920 pour Nêne, auteur des Gardiennes quatre ans plus tard, cet écrivain fut plutôt oublié depuis. « La productrice Sylvie Pialat m’avait conseillé Les gardiennes, explique Xavier Beauvois. Son grand-père agriculteur n’avait pas de livres chez lui, seulement ceux de Pérochon. Elle connaissait bien son oeuvre. »

« J’habite dans une ferme du Limousin, précise le cinéaste, que la vie parisienne insupportait. J’ai un âne, des poules. Il y reste des petits champs, des bocages. On a transplanté le film là-bas. Nathalie avait eu une maison dans la région et se sentait en terrain connu. Comme dans Des hommes et des dieux, l’espace naturel était primordial et dégageait des ondes impossibles à reproduire en studio. »

Beauvois, acteur et scénariste de renom, est retourné, pour son septième long métrage, à l’ère des commencements : première adaptation littéraire, premier tournage en numérique, première production d’époque aussi. Tout cela mis à sa main, en changeant des lieux, en coupant des personnages, en s’appropriant l’univers de ces femmes qui découvrent des relations de pouvoir inédites, dont elles abusent parfois, à l’instar des hommes.

À la fin, on se retrouve loin du roman à sa source, auquel Les gardiennes est à la fois fidèle et infidèle. Je préfère toujours ne pas réaliser le film que j’ai en tête, mais être épaté par les interprètes. J’écoute les acteurs.


« Truffaut disait : “Le tournage est une critique d’un scénario, le montage, une critique du tournage.” À la fin, on se retrouve loin du roman à sa source, auquel Les gardiennes est à la fois fidèle et infidèle. Je préfère toujours ne pas réaliser le film que j’ai en tête, mais être épaté par les interprètes. J’écoute les acteurs. »

Un des clous du film est Gilbert Bonneau, qui joue le frère impotent de la matriarche Hortense, ancien agriculteur avec une tête, un type, un bagout, autodidacte héritant de son premier rôle à 79 ans et crevant l’écran. « Il n’était jamais sorti du rayon de sa ferme, sauf pour une manifestation d’agriculteurs. J’ai changé le scénario pour lui donner plus d’espace, explique Beauvois. Il était sensationnel dès les premiers essais. Le film en a fait la star de son village. »

Sortie en salle le 23 février


À la fin, on se retrouve loin du roman à sa source, auquel Les gardiennes est à la fois fidèle et infidèle. Je préfère toujours ne pas réaliser le film que j’ai en tête, mais être épaté par les interprètes. J’écoute les acteurs.